20 janvier 2020

Un Desplechin sans dédale

Un conte de Noël
Julie Deliquet
© Simon Gosselin

Ce « Conte de Noël » finira là où « Fanny et Alexandre » (précédente adaptation filmique de Julie Deliquet à la Comédie-Française) avait commencé : un traditionnel spectacle de fin d’année où toute la famille viendra, dans la tradition shakespearienne, purger théâtralement ses névroses et ses rancœurs. Vouloir tirer un scénario vers le mythe est un exercice qui a révélé maintes fois ses écueils (avec « Les Damnés » d’Ivo Van Hove, entre autres). Sauf qu’ici, le film de Desplechin existe déjà comme tel : quelque chose du « conte » et de la fantaisie transcende espièglement chez lui la noirceur ibsénienne des retrouvailles viciées. Une playlist nostalgique a malheureusement remplacé ses cornemuses. Étonnamment moins théâtral que l’œuvre originale, bien moins foisonnant et dissonant que ce drame « déguisé de deux plumes », le long spectacle de Julie Deliquet remet le « conte de Noël » dans des chaussons bourgeois et étanche cette sève vivifiante qui fait d’habitude la grâce de ses mises en scène. La faute d’abord au travail de réécriture : la langue desplechinesque, « désossée » et « rebâtie » au plateau, n’assume plus sa littérarité et devient presque quotidienne.

La faute ensuite à une dramaturgie qui, comme dans la transposition de Bergman, décentre l’action mais ne réussit pas à donner sens et violence au collectif. L’énigme des personnages (celle de Paul Dédalus en particulier, point névralgique du film qu’on envoie ici trop souvent dans sa chambre) n’existe pas dans cette réécriture chorale tricotée comme une traversée tchekhovienne, des retrouvailles d’hiver aux séparations neigeuses. L’« étrangeté qui court dans la tribu » selon Julie Deliquet affleure trop rarement. Dans la bible de salle, on trouvera significativement la lettre d’Henri (interprété par Stephen Butel, qui fait le même numéro que chez Jean-François Sivadier), comme si tous les secrets s’étaient réfugiés hors de la scène. Les quelques respirations du spectacle, où l’adaptation paraît moins fabriquée qu’improvisée (lors d’une confrontation cocasse entre Elizabeth et Faunia par exemple), font entrevoir enfin le songe familial. Saluons les superbes comédien.ne.s (Jean-Marie Winling, Agnès Ramy et Jean-Christophe Laurier en particulier) qui, malgré les costumes paresseux de Julie Scobeltzine n’épousant pas leur névrose onirique, donnent aux « ombres que nous sommes » l’élan sublime et périssable des plumes.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

L’image brûlée

Après le choc esthétique de Mami au dernier Festival d’Avignon, la programmation aux ateliers Berthier de Goodbye Lindita, création antérieure de Mario Banushi, dévoile l’évolution picturale de l’artiste. Sans du tout contredire son grand talent, sondons un peu l’artisanat évolutif de Banushi pour s’extraire du vieux vocabulaire critique qui pouponne
9 avril 2026

Lame de fond

Les spectacles didactiques et édifiants sur le vécu complexe des violences ont souvent mauvaise presse. Pas celui-ci. Il est vrai que les courtes scènes d’Entre parenthèses sont très démonstratives : leurs enjeux sont souvent bien saillants, leurs ultimes répliques synthétisantes et plotwistantes. La narration avance, selon une expression critique bien
8 avril 2026

Du populaire et du patrimonial

Voir à quelques jours d’intervalle Marie Stuart de Schiller, mis en scène par Chloé Dabert, puis Le Cid de Corneille monté par Denis Podalydès à la Comédie Française : de quoi mesurer deux attitudes artistiques, proches et contraires à la fois, face aux pièces historiques. Certes, les deux œuvres ne
2 avril 2026

Vanishing act

Les plus beaux gestes de théâtre documentaire sont ceux où le document rend la représensation réelle, et où le théâtre densifie le réel du document. Piano man est à cet endroit magnifique.  Dans ce spectacle dédié à un mystérieux, à un homme qui fit la une des journaux en 2005
19 mars 2026

Quand vient la peur ?

Je me rends au théâtre avec Lilou, ma nièce de neuf ans. Avant le spectacle, je lui demande de me raconter la première fois où elle a vraiment eu peur en regardant un dessin animé, en lisant un livre. Elle me répond que c’est avec la figure du basilic, le
18 mars 2026