7 février 2020

Un nanar contre le Pacifique

L'Éden cinéma
Marguerite Duras | Christine Letailleur
© Jean-Louis Fernandez

« De cette nuit profonde, faite d’une épaisseur véritable de l’espace » que scénographiait Roland Barthes en évoquant le théâtre populaire, la « nuit égalitaire du cinéma » chère à Marguerite Duras pourra-t-elle surgir ? Rien n’est moins sûr avec cette adaptation d’un « Barrage contre le Pacifique » dans sa version dramatique, que Christine Letailleur (après Claude Régy en 1977) crée au Théâtre National de Strasbourg. Projecteurs à gobos et bruitages illustratifs à gogo. Fromager dénoue la chemise et bombe le torse. Caroline Proust et ses couettes se souviennent du « Terre indigo » avec Cristiana Réali et Francis Huster tandis que Hiroshi Ota, époussetant son costume blanc et ses diamants, n’échappe pas à toute l’imagerie rétrograde qui s’impose. De son côté, Annie Mercier fait la moue, écarquille les yeux, et rêve que ses moderato cantabile lui fassent quitter la galère. Elle seule s’émancipe de la diction académique et antisuggestive de ses camarades, qui font un certain tort aux perles acérées de Marguerite Duras que leur ronflant petit tailleur reprise en grains de riz gluant. Moment de gêne absolue, comme l’histoire du théâtre rasoir en offre rarement.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

À pied d’œuvre

Deux artistes à pied d’œuvre, comme titrait l’une d’entre elles dans son dernier film : Delphine de Vigan signe sa première œuvre dramatique, Valérie Donzelli sa première mise en scène. Mais pourquoi une cinéaste si inventive adapte-t-elle une pièce si caricaturale sur son propre milieu ? Peut-être pour creuser le
10 juillet 2026

Que sont les fables marxistes devenues ?

« Made in France » reprend la grammaire frénétique de toutes les fictions actuelles du théâtre privé. Plus précisément la recette de celui qui fait grosse recette dans le genre : Alexis Michalik. Histoire déroulée à toute berzingue. Scènes moins longues en bouche qu’un Tic-Tac fruit du dragon. Mise en scène qui gonfle
7 juillet 2026

En écrivant, en lisant

Deux grands spectacles de ce Festival d’Avignon dialoguent étroitement et divergent fondamentalement. Dans Maldoror de Julien Gosselin, épopée sur la contamination littéraire, sur les maîtres masculins de la prose poisseuse, il est dit que le « mal » de l’écriture égale celui de la lecture. Se reliant à des œuvres de blessures
7 juillet 2026

L’écriture désigne ce qui va mourir

Le plateau sera-t-il un simple colporteur de l’érudition sensible de Roland Barthes ? Le théâtre donnera-t-il seulement le « plaisir du cours » ? Nous craignons cela, un temps. En effet, lorsque Vincent Dissez commence par s’adresser à nous comme à des étudiant·e·s, comme à des preneur·euse·s de notes pour une fictive camarade étrangère,
7 juillet 2026

Les démons de l’analogie

Dans le spectacle porté par Marilou Aussilloux et cosigné avec Théo Askolovitch, Marilou et Maria (Schneider) se regardent à travers le temps, comme depuis les deux faces contiguës d’un miroir. La dramaturgie du « comme » permet alors un discours limpide et incontestable sur la réalité systémiquement violentée du métier d’actrice. Mais
7 juillet 2026