26 mars 2020

Une dissection affectueuse d’Olivier Cadiot

Lire Olivier Cadiot
Dominique Rabaté | Pierre Zaoui

« Un livre choral pour qui et pour quoi faire ? » apostrophe avec une distance réjouissante la quatrième de couverture de ce recueil de réflexions nées du colloque de 2015 autour de l’oeuvre en cours d’Olivier Cadiot.

« Cadiot produit une littérature inassignable, comme un poisson dans l’eau : tout est dit, tout est donné, mais rien ne s’attrape. » (Lise Wajeman)

Que l’on goûte la prose de Cadiot depuis longtemps, que l’on sache juste épeler son patronyme, ou encore que ce soit par l’unique intermédiaire de l’acteur magnifique Laurent Poitreneau que ses mots nous soient parvenus, cette lecture hagiographique reste un exercice plaisant grâce aux multiples théories et angles de lecture : la critique de la critique critique en somme comme jouissance dialectique du lecteur. Une quinzaine de chercheurs en littérature (une biographie ou a minima une présentation sommaire de chacun aurait été utile au lecteur…) s’attaque à la chair toujours vive de l’écrivain ; l’ensemble de leurs hypothèses ravissent l’exégète et le néophyte tant elles révèlent les arcanes d’une oeuvre au plus près de son édification. Les extraits choisis des romans de l’ausculté (« Un mage en hiver », « Un nid pour quoi faire », « Providence » notamment) incitent à la découverte ou à la relecture. On s’appuie sur Barthes, Deleuze ou Rancière, on convoque Balzac, Flaubert, Sartre, Rimbaud, Gertrude Stein, Breton et Beckett, bref on s’arme de toutes les forces nécessaires pour tenter « d’accompagner » l’expérience de lecture cadotienne.

« On pourrait à travers l’étude des romans de Cadiot retracer une partie de la ligne Flaubert – Beckett de la narration française contemporaine qui dirait en même temps la boulimie inquiète de savoir et le vacillement du sujet moderne. » (Chloé Brendlé)

A l’heure où les dissections animales sont décriées, « est-il légitime de perpétuer la dissection pour les écrivains vivants ? », doit-on prendre le risque de « périmer l’auteur dans le geste même où l’on prétend le célébrer » ? Dominique Rabaté et Pierre Zaoui qui coordonnent l’ouvrage rassurent dès le prologue : cette tentative de circonscrire le vivant ne sera « ni un tribunal, ni une salle de classe mais un laboratoire ». Il s’agira plutôt à l’instar de Cadiot de libérer « la littérature de toute critique du bavardage en la renvoyant à sa puissance non pas de bavarder pour bavarder mais de bavarder pour fausser, déplacer, comiquer le monde plutôt que de tenter plus ou moins maladroitement de le refonder. »

« Olivier Cadiot est peut-être encore en train d’inventer une autre esthétique pour notre humanité malade (…) on a tout cassé, tout perdu, tout naufragé et bizarrement on ne s’en sort pas très bien ; on a tout cassé, tout perdu, tout naufragé et bizarrement on ne s’en sort pas si mal. Penser ensemble et dans le même geste le « pas très bien » et le « pas si mal », cela a au moins le mérite d’être réaliste. » (Pierre Zaoui) 

Le dessein de Cadiot pourrait finalement se résumer selon Laurent Zimmermann à pousser son lecteur à « reconnaître… quelque chose qu’il n’a jamais vu », une mélancolie douce, une nostalgie d’une époque que l’on n’a pas vécue.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Marie Sorbier

Bashar Murkus, le mal de père

Décidément, le festival d’Avignon 2025 a le mal de père. Et c’est le metteur en scène palestinien Bashar Murkus, directeur du théâtre de Haifa, programmé seulement trois fois en fin d’édition, qui met à jour, avec son spectacle « Yes Daddy », un fil cohérent de cette édition. A l’heure où le
25 juillet 2025

Marthaler prend de la hauteur

Soudain, six Suisses en tenues traditionnelles sont dans un chalet. Un monte-charge s’ouvre régulièrement pour apporter La Joconde ou des biscottes, tandis qu’un néon lynchéen grésille sous les poutres. Comme toujours chez le metteur en scène suisse-allemand, tout pourrait se résumer à une devinette pour laquelle l’auditoire attend, un sourire
15 juillet 2025

Ali Charhour, un écrin puissant pour les voix des femmes

Trois femmes puissantes. Ça sonne comme un titre de livre à succès, mais le spectacle que propose le chorégraphe libanais n’a rien du page-turner. Les projecteurs braqués sur le public éblouissent alors que tous les spectateurs cherchent encore leur place ; les yeux cramés par trop de lumière, il sera
8 juillet 2025

Tout simplement Brel

Peut-on danser sur les chansons de Brel ? Petits bijoux d’écriture, ces paroles, pensées pour être interprétées plein de sueur et de conviction, ont une place de choix dans le panthéon des amateurs de chanson à texte. Récits condensés d’images percutantes, ces courts-circuits efficaces s’inscrivent, par cœur, dans la mémoire collective
8 juillet 2025

« Les Incrédules » peinent à nous faire croire aux miracles

C’était pourtant un sujet alléchant. Que le théâtre s’empare du mystère des miracles et interroge ceux qui y croient – et ceux qui n’y croient pas – est une matière à spectacle qui promet. Le miracle, par essence indicible, serait-il plus tangible sur un plateau ? Pour le faire advenir, Samuel
7 juillet 2025