17 janvier 2020

Une mouche qui pique

La Mouche
Christian Hecq | George Langelaan | Valérie Lesort
© Fabrice Robin

Quatre ans après leur magnifique version de « Vingt Mille Lieues sous les mers » pour la Comédie-Française, Christian Hecq et Valérie Lesort proposent une relecture burlesque de la nouvelle de George Langelaan (1957). Un spectacle irrésistiblement drôle et dérangeant, qui renoue avec la tradition du Grand Guignol.

À rebours de l’adaptation cinématographique anxiogène et non moins magistrale de David Cronenberg (1987), le spectacle mêle l’univers de la science-fiction au naturalisme le plus cru du genre documentaire, à travers une référence appuyée à l’épisode mythique de l’émission « Strip-tease » intitulé « La soucoupe et le perroquet ». La pièce expose la vie rurale d’une mère et son fils, dont le passe-temps obsessionnel – entre un dépeçage de lapin et une cueillette de radis – consiste à concevoir une machine à téléportation, aussi défaillante qu’inquiétante.

Christian Hecq incarne cette figure du savant fou, qui finit par expérimenter sa machine sur lui-même, oubliant qu’une mouche s’est introduite dans le réceptacle, ce qui génère une mutation monstrueuse entre l’homme et l’insecte. Les deux metteurs en scène en ont conçu une vision déjantée, s’appuyant sur une scénographie sixties kitsch et rétro, quelque part entre Jacques Tati et les Deschiens.

Le jeu et la gestuelle ébouriffante de Christian Hecq en font désormais un interprète à part dans le paysage théâtral contemporain, en rupture avec le jeu académique de ses camarades de la Comédie-Française. Ce corps aux contorsions inouïes le rend particulièrement apte à incarner la métamorphose de l’homme en créature hybride. Ce jeu organique aurait d’ailleurs pu se passer du maquillage de la métamorphose, même si la scénographie d’Audrey Vuong et ses effets spéciaux restent tout à fait efficaces. Notre coup de cœur ira à Stephan Wojtowicz, qui interprète un inspecteur rétro fort en gueule tout droit sorti d’un film de Lautner.

Si dans les années 1980 l’adaptation filmique s’inscrivait dans l’atmosphère anxiogène des premières années de la pandémie de VIH, la mise en scène de ce corps mutant et aliéné offre aujourd’hui une vision catastrophiste des dérives technologiques et des manipulations génétiques afférentes à notre monde contemporain. Un cauchemar jubilatoire.

Florence Filippi

Florence Filippi

Florence Filippi est maîtresse de conférences en Etudes théâtrales à l'Université de Rouen.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Florence Filippi

Chair fraîche

Avec « Flesh », la compagnie belge Still Life poursuit l’expérience d’un théâtre sans paroles, articulé en quatre saynètes pour quatre interprètes – Muriel Legrand, Sophie Linsmaux, Aurelio Mergola et Jonas Wertz – qui embarquent le spectateur dans l’énergie de leurs silences. Dans la pure tradition des lazzi, la pièce nous plonge
15 juillet 2022

Via Injabulo

Spécialiste du pantsula, danse urbaine des townships d’Afrique du Sud, la compagnie Via Katlehong a invité les deux chorégraphes Marco da Silva Ferreira et Amala Dianor à imaginer deux pièces de trente minutes : « Form Informs » et « Emaphakathini ». Les huit danseurs au plateau nous emportent dans leurs séquences saccadées, riches d’influences
12 juillet 2022

Douce transe

Avec « La Tendresse », Julie Berès ébranle de nouveau les stéréotypes de genre, dans une partition co-écrite avec Alice Zeniter, Kevin Keiss et Lisa Guèz, à partir des témoignages de jeunes hommes interrogés sur leur rapport à la virilité. Cette pièce chorale est incarnée par sept comédiens (Junior Bosila,
8 avril 2022

Danser maintenant

Un plateau nu, une salle trop grande, trop vide. Comme toutes les créations du moment, le spectacle se joue sans public, ou presque, et les danseurs doivent se livrer au non-sens d’une performance sans témoins. Cette absence résonne de façon d’autant plus absurde pour cette pièce de Christian et François
19 janvier 2021

DañsFabrik, festival de Brest

Temps fort du calendrier culturel brestois, le festival DañsFabrik s’est déployé cette année du 2 au 7 mars dans les principaux espaces culturels de la ville, donnant la part belle à la scène performative belge et au dialogue entre la danse et les arts plastiques. D’apparence composite, la programmation de
10 mars 2020