12 décembre 2020

Vers « Des châteaux qui brûlent »

Des châteaux qui brûlent
Anne-Laure Liégeois | Arno Bertina
(DR) Olivier Fregaville Gratian d’Amore

En ces temps d’un Covid qui s’éternise, les artistes ne cessent de trouver des moyens pour maintenir le contact avec les spectateurs, sans qui l’idée même d’art vivant s’étiole. La metteure en scène Anne-Laure Liégeois a donc organisé un temps d’ouverture public au TCI, à la suite d’une résidence avec l’auteur Arno Bertina autour de l’adaptation de son roman « Des châteaux qui brûlent » (2017).

Nous sommes ainsi accueillis dans la salle qui a servi de lieu d’échange entre les deux artistes ; autour de notre petite assemblée, des pages du roman imprimées sur des feuilles A4 tapissent les murs, recouverts de Post-it et d’annotations manuscrites : « Qu’est-ce que je fous là », « Don Quichotte au cinéma »… Anne-Laure Liégeois et Arno Bertina se sont lancés dans la difficile tâche de l’adaptation scénique du roman, avec l’idée d’en créer un objet véritablement théâtral dont l’existence serait indépendante de sa matière romanesque. L’auteur présent évoque ainsi l’absence de « sacralité » de son texte, ravi que ce dernier puisse exister sous d’autres formes que celle strictement livresque. De son côté, Anne-Laure Liégeois défend l’idée de respecter la langue de l’auteur, et son intérêt à la fois poétique et politique pour ces « châteaux qui brûlent ». Mais quels sont-ils ? Ceux d’un secrétaire d’État en visite officielle dans une usine de poulets (rien que ça !) pris en otage par des ouvriers bretons, métaphore d’une situation sociale dégradée et d’un retour à l’« action directe » comme seul moyen de faire entendre le dégoût du système néolibéral. S’instaure dès lors un huis clos dans cette usine-château où les ouvriers apprennent à se constituer comme groupe, découvrent un autre rapport au corps (et quoi de plus éminemment théâtral ?) tout en vivant un état de siège. Bertina évoque ainsi sa volonté de montrer comment tout un chacun peut « se découvrir intelligent dans la lutte », l’euphorie que celle-ci peut créer (il sera d’ailleurs question d’organiser une fête dans l’usine) tout en ne niant rien de la tragédie environnante qui se referme sur le groupe. Habituée à travailler avec des auteurs contemporains (notamment dans son dernier spectacle, « Entreprise », qui aurait dû être actuellement en tournée), Liégeois témoigne d’une démarche théâtrale vitale à l’heure où la parole politique se vide de sa substance : restituer, par la scène, une parole autre, « donner son visage » au spectateur comme on lui tend une parole sans masque (strict inverse de la parole médiatique), offrant à qui veut la possibilité de s’en saisir et de réfléchir un peu différemment au monde qui nous entoure. « Des châteaux qui brûlent » sera créé en novembre 2022, et on s’y voit déjà.

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