20 janvier 2020

White beauty

Aberration
Emmanuel Eggermont
DR

Il y a une objectivité du beau dans le spectacle d’Emmanuel Eggermont. Force est de constater que, où que l’on regarde, tout est harmonie. Et bien que la beauté ne soit pas ce qu’il recherche, elle résulte de cette recherche. Après un opus noir (« Polis », en 2017), nous sommes ici happés par le blanc, la cohérence de la scénographie, la parfaite ordonnance des parties entre elles… La plus grande aberration, la vraie anomalie est peut-être là : si l’intention d’Eggermont était d’exprimer « la perte de repères et l’effondrement des certitudes », nous avons plutôt ressenti une cohésion et un équilibre dont la nature profonde serait l’atteinte d’une eurythmie.

L’étendue de blanc, cette non-couleur somme de toutes les couleurs, offre un espace d’absolu à la fois vide et plein, qui efface en même temps qu’elle délimite et vient certainement appuyer ce sentiment d’équilibre. Le blanc, généralement métaphore de pureté ou de lumière, exprime plutôt ici l’idée de clarté, d’extrême lisibilité. Chaque mouvement du corps ou du décor, chaque accessoire, chaque chapitre de son histoire est rendu parfaitement lisible.

S’ajoute à cela la précision dessinée des gestes d’Eggermont, qui le métamorphose en outil à géométrie variable dans une élégance angulaire qui lui appartient en propre. À la maîtrise gestuelle, il ajoute celle du rythme, ni trop lent ni trop rapide, laissant le temps de s’imprégner de ce qu’il appelle un « égarement » mais qui se rapproche davantage de l’orchestration d’un désordre régulé. Image après image – sage figure de blanc vêtue soulevant une bande au sol et la transformant en ligne architecturée, oiseau aux mains en fuseau, nonne à cornette en papier, puis, moins lisse, se douchant de farine, étalant de la peinture blanche sur ses épaules et bras, se métamorphosant en figure impériale –, un tout se construit, qui, s’il manque légèrement d’intensité ou de ce grain de folie qui en accentuerait les contours, est marqué du sceau de la grâce intrinsèque du danseur.

La musique de Julien Lepreux, auteur-compositeur proche d’Eggermont (après Pierre Rigal), bien au-delà de l’habillage sonore, appuie cette impression de cohérence globale qui dessine longtemps après la fin une série son-image d’un genre esthétique nouveau.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Muriel Weyl

Tentative

« Avec Grace » demeure à l’état d’ébauche. Pourtant les idées ne manquent pas. La première, se servir des « Bonnes » de Genêt… Sauf que… si elles campent des personnages et justifient quelque peu l’utilisation des robes, elles sont en deçà d’une relecture, et il nous est difficile d’en tirer les fils. Dès
5 mars 2020

« So hold me, Mom, in your long arms »

S’attaquer au monstre qu’est Louise Bourgeois est ambitieux. En une heure de spectacle, on ne peut que gratter la surface, on ne peut que tenter l’escalade, mais si les sommets sont trop hauts et trop nombreux pour être tous atteints on obtient ici une grille de lecture qui tient tout
5 mars 2020

La puissance de l’évasif

La mise en scène de Joan Mompart, sur un texte commandé à Rémi De Vos, surfe avec volubilité et maestria autour de la phrase mythique de Bartleby dans la nouvelle de Melville : « I would prefer not to. » Avec brio, les comédiens traversent les situations diverses dans un jeu ultra contrôlé qui
28 février 2020

Je suis l’objet de la Terre

Après la disparition des langues dont parlait « Lenga », GdRA expose dans « Selve » les difficultés des peuples d’Amazonie à survivre. Leur approche anthropologique fait acte de résistance pour sauvegarder les singularités diverses du monde et décrire les effondrements qui s’accélèrent partout. Tout au long du spectacle s’écoute la parole de Sylvana,
11 février 2020

Le rendez-vous manqué d’Arielle et de Simon

Durant le Black Friday, Simon achète au rabais sur Internet la réplique digitale d’Arielle. Il se met à utiliser et à habiter cette image féminine. Bouleversé par l’expérience, il veut retrouver l’ex-propriétaire du scan et lui rendre certains des droits et rétributions dont elle s’est délibérément privée. La promesse d’un
17 janvier 2020