2 février 2020

Xénomorphe

Vis Motrix
Rafaele Giovanola
© Klaus Fröhlich

Si l’alien fait peur, ce n’est pas parce qu’il est étranger : il n’est pas la peur de l’autre, mais de soi, pour reprendre Susan Sontag. Plus précisément, la peur de ce que nous pourrions devenir : plus efficaces, mieux bâtis, moins émotifs — bref, parfaits… L’alien, c’est l’angoisse de la technocratie : la série de films éponymes l’aura mis en évidence, le xénomorphe fascine parce qu’il est supérieur. « Vis Motrix », de Rafaele Giovanola, en est un nouvel exemple hypnotique.

Sur le tapis de danse blanc, quatre figures au sol, qui se meuvent d’une manière résolument hybride sur la musique électronique de Franco Mento : arachnéenne, machinique également… Avec, bien sûr, de l’humain là-dedans — d’où le trouble. Car le regard des danseuses, que Rafaele Giovanola essaie d’épuiser au maximum, ne parle pas tant du vide que de la vie qui l’a agité avant. Leurs pupilles, et avec elles leurs mouvements, sont animés par un souvenir-humain (plus que par un devenir), à travers le souvenir d’une danse, le break, une inspiration que la chorégraphe s’applique justement à masquer. « Vis Motrix » est futuriste parce qu’il meut des formes qui ont évolué : elles veulent d’ailleurs se lever — c’est le fil auquel le spectateur s’accroche durant toute la pièce —, mais elles échouent symboliquement. Ou décident de ne pas le faire ? L’humain s’est mélangé à d’autres manières de bouger, jusqu’à devenir une ombre insaisissable sous les lumières de Gregor Glogowski… Les figures la pistent peut-être à leur insu : voilà le moteur, la vis motrix.

Le spectacle est d’autant plus excitant qu’il est régi par une atmosphère cybernétique : chaque danseuse, dont les modules de gestes et les déplacements sont écrits, dispose d’une certaine liberté de mouvement au cœur d’un dispositif qui se renouvelle constamment. Le trouble grandit à mesure que les quatre êtres, en écoute permanente, semblent se plier à un ensemble de règles dont le spectateur n’a pas la clé… Un alien est intelligent (donc fascinant) à la hauteur de son langage, sans lequel il resterait bien hébété. Or, motif récurrent de la science-fiction, ils communiquent ici sans ouvrir la bouche : les mots se sont dissous dans l’air, c’est l’ambiance cryptique qui parle. C’est une chose d’inquiéter le futur, c’en est une autre d’en établir la délicatesse dystopique : « Vis Motrix », sans aucun doute, fait coup double.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Heure bleue

Pour une fois, ce sont les spectateurs au centre du plateau — en l’occurrence du cloître magique de la Chartreuse, lors de la version in situ de La Tendresse du ventre de la baleine, présentée dans la Sélection Suisse en Avignon. C’est l’heure bleue : marchant à pas pressés ou
19 juillet 2026

Surhommes

Bang bang, solo à succès du canadien Manuel Roque , revient en version 2.0, à savoir avec une nouvelle paire de jambes athlétiquement au top (impossible autrement) pour une performance qui indifférencie presque danse et sport. Sur un beat minimal, le duo répète les mêmes pas avec un acharnement digne
18 juillet 2026

Famille mode d’échec

C’est un peu exagéré que d’opposer les spectacles jeune public qui enrichissent l’imaginaire à ceux qui inculquent des valeurs. Force est de constater néanmoins que Va falloir toujours toujours est plus proche de la seconde catégorie : nous sommes ici réunis pour apprendre qu’une famille parfaite, ça n’existe pas et
13 juillet 2026

Annulation des rapports de force

Lunettes noires et costume full cuir à la Matrix, Zoé Lakhnati, en vigile un brin SF, attend que son oreillette imaginaire le lui confirme : le public est bien « stable », on peut introduire l’égérie virginale au plateau — alias la culturiste Claudia Atletica. Mais une fois son long châle bleu
12 juillet 2026

Mayday

Démarche touchy que de chorégraphier ni plus ni moins que les gestes qui sauvent ; en l’occurrence, ceux des sauveteurs de l’Ocean Viking, dont l’asso SOS Méditerranée est décisive pour la survie de nombreux réfugiés. Et une chose est sûre, la chorégraphe Fiona Houez est d’une grande rectitude morale :
9 juillet 2026