16 décembre 2021

22 femmes puissantes

As comadres
Julia Carrera (trad.) | Michel Tremblay | René Richard Cyr | Wladimir Pinheiro et Sonia Dumont (trad.) | Ariane Mnouchkine
© Gabi Carrera

Le théâtre n’est jamais aussi politique que lorsqu’il renonce à asséner au spectateur des slogans prémâchés et des discours normés et préfère signifier, par l’acte même de jouer, la force d’un engagement. Il ne s’agit pas non plus de considérer, comme le fait Olivier Neveux dans son essai « Contre le théâtre politique » que tout peut être politisé, mais plutôt d’envisager que le hic et nunc de la représentation, dans le rapport immanent qu’il instaure entre un public et un groupe de comédiennes – dont l’origine même renvoie, malgré elle, aux Européens que nous sommes l’image d’une Amérique latine livrés à des nationalistes excités et engoncés dans certaines croyances –, est un acte politique en soi. Ces femmes, armées de leurs goupillons, de leurs ventouses et de leurs fouets de cuisine, tout droit tirées de la pièce de Michel Tremblay « Les Belles-Sœurs », lancent une révolution des mœurs qui ne franchira jamais les portes de la cuisine où elles l’ont fomentée, parce que l’envie et l’inhumanité l’emportent finalement sur leurs désirs de révolution, sur leurs peurs et leurs traumatismes. À la fin, il ne reste plus que la truculente Germana, abandonnée par toutes ses « amies » qui lui ont dérobé ses précieux timbres, source d’une richesse longtemps espérée et désormais envolée.

Où est alors l’acte de résistance ? Il réside, non plus dans le texte qui pourrait être porté dans n’importe quelle autre langue, par n’importe quelles autres comédiennes aussi douées que celles que nous avons vues et entendues, et qui est in fine profondément pessimiste, mais bien dans le fait même de réunir en ces temps troubles vingt-et-une femmes brésiliennes de tous bords sur un plateau de théâtre, et de faire de la dissonance humaine une merveilleuse symphonie, au rythme des sonorités de cette langue portugaise haute en couleur qui pourrait presque nous faire oublier que le texte original était en québécois. Ariane Mnouchkine, qui a fait travailler, avec le talent qu’on lui connaît, ces caractères divers, l’a bien compris, lorsqu’elle affirme que « la réalisation du spectacle lui-même constitue une réponse possible aux enjeux de solitude et de servitude volontaire des femmes, portés par la pièce ». Aucune de ces comédiennes n’a de rôle attitré ; les rôles, représentation après représentation, sont interchangeables, car ce que l’on voit, ce ne sont pas des comédiennes interprétant un texte, mais des femmes qui, par l’entremise du rôle qui leur est échu, portent sur le plateau les aspirations, les désirs et les espoirs non pas de leur personnage, mais de toute une société brésilienne en plein bouleversement. Et si leurs chants de joie ou leurs plaintes mélancoliques résonnent si fort en nous, c’est parce que nous y entendons nos propres craintes face à un avenir qui s’assombrit sous les coups de butoir de la bêtise et de l’ignorance.

Comment expliquer alors que l’on ressorte avec cette envie d’étreindre le monde, un sourire aux lèvres ? La réponse réside en un mot : liberté. De toutes ces femmes puissantes, menées par une Ariane Mnouchkine qui est loin d’avoir dit son dernier mot, on pourrait dire, en pastichant La Boétie : toujours en est-il certaines qui, plus fières et mieux inspirées que les autres, sentent le poids du joug et ne peuvent s’empêcher de le secouer. Nous avons assisté à une révolution, et elle fut éminemment joyeuse et humaine.

Auguste Poulon

Auguste Poulon

Docteur ès lettres et sciences humaines et professeur de lettres classiques en classes préparatoires aux grandes écoles.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 08/06/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Auguste Poulon

La liste de nos souvenirs

Fanny de Chaillé, dans sa nouvelle création Ultrasensibles, est allée fouiller dans la mémoire de ses jeunes comédiens afin de faire affleurer des souvenirs et des images qui, bien qu’intimes, n’en demeurent pas moins universels. Une histoire du théâtre à travers la sensibilité de celles et ceux qui le font.
30 mai 2026

Naissance d’une étoile

Frédérique Voruz s’attaque, dans Chimère, au délicat sujet de l’assistance à la procréation médicale et, pour ce faire, choisit d’opérer un saisissant détour par le conte dans un travail où humour et gravité cohabitent harmonieusement. L’échographie devient un poème et la grossesse, un miracle. En commençant cet article, me reviennent
14 mai 2026

Le sang répandu et le rire

Thibaud Croisy a mis en scène sa propre traduction (accompagné, dans ce travail, par Laurey Braguier) de La Maison de Bernarda Alba, la dernière pièce écrite par l’écrivain espagnol Federico García Lorca, alors qu’il a été jeté en prison par les forces franquistes. Si l’on sait que la force du
3 avril 2026

Cris et chuchotements

Au mois de janvier, à Bordeaux, il est un rendez-vous devenu incontournable : le festival Trente Trente. Porté par Jean-Luc Terrade et la Compagnie Les Marches de l’été, le festival de la forme courte s’efforce de déranger en beauté, de provoquer, d’interpeller et nous oblige à faire un salutaire pas
26 janvier 2026

À nu

En 2018, Dominique Pitoiset a mis en scène ce texte écrit par Xavier Durringer pour Nadia Fabrizio. En hommage à l’auteur décédé en octobre 2025, le metteur en scène et la comédienne ont choisi de reprendre ce texte sur un plateau désormais quasiment nu. Bianca, avec sa perruque flamboyante et
12 janvier 2026