29 septembre 2021

Au WET°, la jeunesse tient la bêche

Anne Knosp et Raphaël Bocobzaet | Camille Berthelot | JEAN BECHETOILLE | La Mob à Sisyphe | Laurane Pardoen | Marie Clavaguera-Pratx | Mélina Martin | Vanasay Khamphommala
© Marie Pétry

La cinquième édition du Festival WET° s’était heurtée à un printemps 2019 peu propice aux éclosions. Reprogrammée quasiment à l’identique par le T°, elle ouvre exceptionnellement l’automne 2021 avec des propositions passionnantes qui, par-delà leurs singularités, révèlent une opposition commune et salvatrice à la tyrannie du présent qui régit le monde et la scène. 

Les festivals de jeune création ont pour habitude d’hypostasier par leurs titres («Impatiences»…) une énergie de la jeune création, théâtre qui serait fougueux par essence, avide de présent et d’urgence. Force est de constater que ce WET° fut quant à lui un festival de fantômes, des plus mythiques (Hélène de Troie) aux plus intimes (Maryvonne), des plus historiques (le gang des postiches…) aux plus littéraires et fantasmatiques (Roland, le Genius Loci, Hamlet…). Peut-être est-ce le reflet d’une programmation (effectuée par les comédien-ne-s du JTRC) qui privilégie judicieusement les gestes artistiques à l’actualité brûlante des sujets traités. Le WET° donne alors une température singulière des eaux grouillantes de la jeune création qui ici, visiblement, se soucie davantage de creuser, de bêcher un passé qui souvent n’est pas le sien, plutôt que d’exposer son présent et sa parole personnelle sur un plateau comme signes de son “émergence“.

« On ne va pas jouer l’univers infini sur 50 m2 » entend-on dans « La Fabrique des idoles » (création de Théodore Oliver dont le travail est à suivre). Et pourtant, les récits originels et les cosmogonies ont largement envahi les plateaux et les bibliothèques de Tours. Les spectacles s’apparentent alors à des jeux de piste (« Le Gang » de Marie Clavaguera-Pratx, « Maryvonne » de Camille Berthelot, « Vie et mort d’un chien traduit du danois par Niels Nielsen » de Jean Bechetoille), à des cérémonies hantées (« Monuments hystériques » de Vanasay Khamphommala, voir notre entretien), à des protocoles archéologiques (la « tentative de défictionnalisation » de Théodore Oliver), ou à des reenactments (« Mamma, Sono Tanto Felice » de Anne Knosp et Raphaël Bocobza). L’artiste n’est pas toujours en quête, c’est le mythe qui se sur-imprime parfois à son contemporain : dans « Opa », solo mémorable, souriant et déchirant, l’intériorité secrète de Mélina Robert craquelle en silence la figure antique d’Hélène (voir notre critique). 

Tentatives d’élucidation ou confrontations abyssales avec les souvenirs et leurs mystères, ces spectacles ont fait du passé inavouable, insaisissable ou fané à la fois un point aveugle de la représentation et une source d’énergie. Et souvent même une ode aux pouvoirs du théâtre, célébré dans « Vie et mort d’un chien » (voir notre critique) pour l’écart carnavalesque qu’il permet avec la tragédie du réel, dans « Maryvonne » comme lieu de confrontation avec l’énigme des êtres chers (voir notre critique), ou dans « Mamma, Sono Tanto Felice » comme espace de réactivation ludique des vignettes romantiques. Derrière sa légèreté et sa structure a priori laroquienne-palmadienne, ce dernier spectacle s’apparentait à un feuilletage très fin des rapports amoureux et des systèmes langagiers ou fictionnels qui les ont figés. Mais loin de rester sur le seuil critique de ces représentations genrées, Anne Knosp et Raphaël Bocobzaet ont l’intelligence de s’emparer du théâtre comme un espace de refiguration, capable de transgresser la culture cinématographique en lui rétorquant des sketches contemporains tout aussi populaires.

Autant d’« enquêtes sur le passé » en somme (pour citer « Mamma Sono… ») qui montrent à quel point la jeune création s’engage dans une résistance au présentisme et à l’urgentisme par des gestes qui préfèrent la puissance spectrale de la boîte noire à l’immanence postdramatique du plateau. Comme disait René Char, auteur de la jeune création s’il en est, dont les poèmes trouvaient leur énergie et leur force jaillissante en creusant les origines et la vieille terre, « La jeunesse tient la bêche. Ah ! qu’on ne l’en dessaisisse pas ! » Revenons donc en mars à la sixième édition pour contempler les fouilles.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

J’ai bien l’impression qu’on se ressemble

Les spectacles de Pommerat ont souvent guigné l’étrange mais n’y sont jamais complètement entrés.  C’est chose faite avec ces Petites Filles modernes (titre provisoire) dans lequel l’auteur de spectacles prend un double risque. D’abord celui de la fantasmagorie, d’un espace-temps relié à l’imaginaire rebelle de ses deux protagonistes, à leur
9 janvier 2026

Louis, un mec en or

Pour les ados innocent·e·s que nous étions à sa création en 2005, ce retour du « Roi Soleil » façon Ouali-Attia était l’occasion d’enfin comprendre ce que raconte – entre ces hymnes d’apprentissage (« Être à la hauteur ») et ses pommes d’amour (« Je fais de toi mon essentiel
17 décembre 2025

Creuzevault sans son double

Les férus du théâtre bordéliquement stimulant de Sylvain Creuzevault (celui des « Démons », du « Capitale et son singe », du « Grand Inquisiteur »…) – moins adeptes de ses tracés plus lisibles dans des romans monstres (« Les Frères Karamazov », « L’Esthétique de la résistance ») –
4 décembre 2025

Un cirque trépasse

Donnant de l’air à l’allégorisme appuyé de ses précédentes créations pour grands plateaux (« Art. 13 » et « Les Contes immoraux »), Phia Ménard renoue avec le symbolisme politique de ses débuts — celui qui bouleverse parce qu’il nous place à l’intérieur des images, qu’il nous rend co-poète·sse des
28 novembre 2025

Chacun cherche son chat de Schrödinger

Au théâtre, le charivari des identités et des niveaux de réalités est souvent plus magique sur le papier que lorsqu’il se frotte aux contraintes matérielles du plateau. Mais pas toujours. Et cela relève du miracle quand la boîte blanche, cette page toujours vierge, devient un espace aussi ludique que tragique
27 novembre 2025