21 juillet 2021

« Aurore Noire », ouverture fulgurante du 38e Festival de Almada

Cleo Diária | Isabel Zuaa | Nádia Yracema

« Il y a bien peu de héros afro-descendants dans le répertoire occidental », signalait l’anthropologue Sylvie Chalaye à Françoise Alexander dans les colonnes du Monde (article du 16 octobre 2015). Les acteurs et actrices noir.e.s sont encore très peu visibles sur les scènes européennes, et les rôles d’afrodescendant.e.s quasiment absents du théâtre contemporain. Il semblerait que le théâtre européen n’ait pas encore réussi à s’extirper de sa vieille tendance à cantonner les acteurs racisés à des rôles d’étrangers, de rebelles ou de primitifs, héritière de la longue tradition raciste et négrophobe d’exhibition des corps noirs sur scène (voir les excellents articles consacrés à la question dans la revue Africultures). On compte évidemment des exceptions, des mises en scène pionnières de Peter Brook aux spectacles de Dieudonné Niangouna, pour les plus connus, ou ceux, plus confidentiels, d’Eva Doumbia, Penda Diouf, Rébecca Chaillon ou Laetita Ajanohun. Néanmoins, dans le contexte d’un théâtre encore majoritairement blanc et masculin, et d’un débat encore très peu ouvert sur ces questions, la pièce « Aurora Negra » (« Aurore Noire »), écrite et interprétée par Cleo Diária, Isabel Zuaa e Nádia Yracema, est un évènement esthétique et politique, qui fait l’effet d’une comète.

Ce spectacle est programmé en ouverture du festival, aux côtés de trois spectacles de metteur.se.s en scène reconnu.e.s bien qu’extrêmement divers : le majestueux « Hipólito », de Rogério de Carvalho avec la Compagnie de Théâtre d’Almada, qui fêtait ses 50 ans d’existence en cette 38e édition du festival, « Amitié », d’Irène Bonnaud, crée à Avignon en 2019 et reprogrammé cette année suite à l’annulation de l’an dernier, mené par l’époustouflante Martine Schambacher avec François Chattot et Jacques Mazeran, et « History of Violence », adaptation du texte d’Édouard Louis par le sulfureux metteur en scène croate Ivica Buljan avec le Mini Teater de Ljubljana. Le Festival d’Almada, en pleine pandémie mondiale, confirme ainsi avec ténacité sa volonté d’ouvrir les frontières artistiques et s’impose toujours plus en plateforme de la nouvelle création européenne.

Crée l’année dernière au Théâtre National de Lisbonne, lieu symbolique s’il en est, puisqu’il porte le nom de Dona Maria II da Glória de Portugal, reine du Portugal et des Algarves, « Aurora Negra » a remporté le prix Amélia Rey Colaço qui lui a assuré une petite tournée nationale avant d’atterrir à Almada, sur la rive d’en face. Les trois auteures se sont rencontrées au Conservatoire de Lisbonne, où elles étaient les seules Noires de leurs promos respectives. Du constat de l’invisibilité des corps noirs dans les arts du spectacle, de l’inexistence de récits et de rôles dans lesquels elles se retrouvaient en tant que femmes afro-descendantes, est venue l’idée de ce spectacle. 2020, c’est justement l’année de l’assassinat de l’acteur Bruno Candé, en pleine rue, par un vétéran de la guerre coloniale en Angola, et des manifestations antiracistes qui s’en sont suivies. Si le spectacle aborde – avec une audace et un humour puissants – la question du racisme, des stéréotypes de race et de genre auxquels sont encore largement sujettes les femmes noires au Portugal, les souffrances et la lutte pour en sortir, c’est aussi et avant tout un spectacle autobiographique. Mêlant l’autofiction, le théâtre documentaire, le chant et la danse, il raconte l’histoire, la trajectoire, les souvenirs et les désirs de Cleo, Isabél et Nádia, en Portugais, Créole et Tchokwe, dans un geste d’autodétermination et de célébration de leurs racines Angolaises, Bissau-Guinéennes et Cap-Verdiennes et de leur identité afroportugaise. Des histoires singulières, mais qui se croisent, et font écho à celles de leurs mères, sœurs et voisines, dont les voix – projetées sur écran et bande-sonore – se mêlent à celles d’activistes, de chanteuses, dans un spectacle à la fois intime et polyphonique. Loin d’un théâtre didactique ou moralisateur, le spectacle – qui s’ouvre sur un rite de passage mi-ancestral mi-chimérique, jouant sur l’ambivalence des imaginaires de la filiation africaine – secoue avec énergie les représentations et les habitudes, en passant du burlesque aux exhortation politiques, et mène avec brio le programme d’occupation d’un espace – physique et symbolique – dont elles étaient exclues.

Aurora Negra (c) Filipe Ferreira
Pénélope Patrix

Pénélope Patrix

chercheure et enseignante en lettres, arts et sciences humaines, rédactrice culture / arts vivants

I/O n°117

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