8 juin 2021

Brumes néerlandaises

Je suis le vent
Jon Fosse | Damiaan De Schrijver | Matthias De Koning
DR

Vingt ans après sa découverte par Régy, Jon Fosse tourne désormais à la Kronenbourg (et parfois à la Cristaline) dans la petite salle du Théâtre de la Bastille. La partition sublime de « Je suis le vent » est ici retaillée pour que la voix réconfortante de Damiaan De Schrijver (alias “L’Autre ») ne soit pas qu’un interlocuteur fantôme, une altérité interrogatrice du mélancolique Matthias de Koning (“L’Un“). Les dialogues sont alors plus équilibrés, si bien que l’être sublime à deux bouches rêvé par Fosse laisse place à deux personnages plus individualités, ancrés joyeusement sur un plancher en bois, noir au nez de scène et brut au lointain, qui évoque autant le pont d’un navire que le plateau d’un théâtre. Comme un hommage scénographique à la vibration performative que les deux collectifs belges (tg STAN et Discordia réunis) parviennent ici encore à donner aux matériaux textuels. Toutefois, en éliminant quelques transitions réflexives et métaphysiques (le texte semble être réduit de moitié), qui offrent à ce voyage vers l’île des morts d’infinis niveaux de réalité, les deux compères ne nous donnent pas assez accès aux abysses symbolistes du texte.

Rénover l’imaginaire collectif en refusant la mystique de Régy ou de Chéreau est en soi passionnant. Sauf qu’ici tous les silences se transforment en blagues latentes et le geste paraît plus paresseux que profond. L’échange finit par sonner comme une pure conversation, un chant de vieux marins qui perce progressivement sa gaieté apparente par la vague évocation d’une noyade. Préférer à l’épiphanie finale de « L’Un » une projection du texte supplantée par un hommage à Laurel et Hardy étoupe définitivement les trous déchirants du texte. Le spectacle tourne alors au pied de nez, à l’expédition satisfaite d’un drame contemporain,  au contre-emploi inopérant. Contrairement à Régy ou Chéreau, le collectif hybride n’a pas réussi à nous prouver (hormis pour offrir des bières et acheter un nouveau vidéo-projecteur, comme le lance Damiaan De Schrijver à l’entrée du public) pourquoi Jon Fosse avait nécessité à féconder son répertoire, tant l’équilibre passionnant qu’il pourrait leur offrir entre immanence et transcendance n’est pas encore trouvé. Peut-être que ce sera le cas à l’automne prochain, où STAN/Discordia présentera une nouvelle adaptation du dramaturge norvégien à la Bastille.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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