23 juillet 2021

Convergence des luttes

any attempt will end in crushed bodies and shattered bones
Jan Martens
© Christophe Raynaud de Lage

Pourquoi « Any attempt… » est-elle une oeuvre raz-de-marée, de celles qu’on garde dans son panthéon ? Pas tant parce qu’elle clôt une époque pour en ouvrir une autre — souvent la marque des grands spectacles de l’histoire. Pas tant parce qu’elle renouvelle le genre non plus : elle réunit même des motifs chorégraphiques (la référence à De Keersmaeker, assez évidente) et politiques (les mouvements de contestation internationaux) connus,  voire éculés… Pourquoi donc Jan Martens réussit brillamment là où beaucoup ont trébuché avant ? Hypothèse en trois points.

D’abord, l’oeuvre bénéficie d’une grande intelligence dialectique avec l’époque. Contrairement aux spectacles qui surimpriment le réel sans autre recul réflexif (si bien que les créateurs, à force d’être des boulimiques du zeitgeist, deviennent presque interchangeables, leur personnalité artistique s’évidant à vue d’oeil) et à celles qui s’en émancipent tellement qu’elles flottent dans un éther élitaire, « Any attempt… » est à la fois le miroir et le poing qui le brise, elle reflète et attaque l’époque en même temps. Pour le dire autrement, en regard de l’édition 2021 du festival d’Avignon, Jan Martens est habilement niché entre les oeuvres didactiques (Marin, Doumbia, Jatahy) où l’auteur disparaît derrière la leçon qu’il délivre, et les oeuvres plus hermétiques (Benoît) où l’amour de la forme excède parfois l’intérêt du propos. À ce titre, la pièce, ni morale, ni abstruse, est un uppercut politique.

Ensuite, il faut dire qu’« Any attempt… » est une oeuvre du rassemblement et de la convergence absolus. La différence est partout dans le spectacle : l’échelle d’âge et de parcours (les interprètes, entre 16 et 69 ans, viennent parfois de la performance, voire du mime), les textes piochés (entre autres chez Kae Tempest), l’idiolecte de chaque danseur… Or l’objectif de Martens est d’unifier finement les différences sans les invisibiliser : c’est bien le principe de la convergence des luttes, dans lequel le tout n’écrase pas la partie, mais l’illumine et la révèle. Au plateau, 17 identités à l’héritage chorégraphique distinct se fondent ainsi dans la même hargne collective : quelques motifs, lancinants, incoercibles, sont répétés jusqu’à épuisement — le groupe luttant lui-même pour s’unir sur le formidable « Concerto pour clavecin et orchestre » du polonais Henryk Górecki.

Enfin, parce qu’outre la chorégraphie saisissante, le spectacle regorge d’innovations visuelles — à l’instar la lumière d’orfèvre de Jan Fedinger, dont le mélange de lampes halogènes, à décharge et LED accompagne et affine constamment la dramaturgie générale. Parmi les plus beaux moments, la montée de lampes sur la marche circulaire de Steven Michel (excellent tout du long du spectacle) ou le jeu sur la monochromie de la LED rouge lorsque les comédiens enfilent leurs ultimes costumes : il prépare avec maestria l’hypnotique mouvement terminal du spectacle. 

En trois mots, « Any attempt », oeuvre la plus ambitieuse du chorégraphe flamand, est profondément juste, rassembleuse et généreuse, à la fois sur le plan politique et esthétique. Bref, difficile d’en sortir indemne : en donnant l’énergie de la convergence et celle de la lutte en même temps, elle s’approche au plus près du choc artistique. Que demander de plus beau ?

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 18/05/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Danse de la (non) pluie

S’associant à Mariette Navarro pour leur troisième création jeune public, les frères Ben Aïm remuent les eaux intérieures d’un duo mêlant danse et poésie, dont la rencontre, peu théâtrale, opère au bout d’une lente itération écologique.  Une cuisine bien abstraite : deux tables vides et un robinet à sec depuis
19 février 2026

Ensoleillé d’existence

Nouveau directeur du CCNN de Nantes, le chorégraphe et danseur Salia Sanou reprend  son concept Multiple-s — des rencontres face-à-face avec un artiste (danseur, musicien ou bien auteur) — dans le cadre du festival Trajectoires, avec un diptyque d’une grande élégance chorégraphique.   On l’aura vu en duo avec Germaine
27 janvier 2026

Le moi n’est pas maître

Sans aucun doute, le précepte psychanalytique « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » convient bien à NEGARE et (di)SPERARE, les deux premiers volets d’un obscur triptyque composé par le chorégraphe luxembourgeois Giovanni Zazzera : bien qu’elle pâtisse d’un visuel un peu grossier, la danse sidère par son inquiétante
24 janvier 2026

No hay banda

Deuxième volet du cycle L’Amour et l’Occident, Le Mauvais Sort de l’autrice et metteuse en scène Céline Champinot imagine un cabaret post-apo où quatre figures archétypales revivent la déréliction amoureuse et politique du monde moderne. Sous une faible lumière blafarde, une silhouette écarlate pénètre un cabaret en ruines : chaises
8 janvier 2026

Humain trop humain

Chez Sharon Eyal, les genres chorégraphiques s’entremêlent souvent — contemporain, gaga, même des danses de salon — pour fusionner autour d’une même esthétique, certes genrée et relativement classique, mais qui puise autant dans le ballet que dans le compagnonnage de la chorégraphe avec la Batsheva. Même programme pour le dernier-né
2 décembre 2025