19 janvier 2021

Danser maintenant

Facéties
Christian Ben Aïm | François Ben Aïm
(c) Patrick Berger

Un plateau nu, une salle trop grande, trop vide. Comme toutes les créations du moment, le spectacle se joue sans public, ou presque, et les danseurs doivent se livrer au non-sens d’une performance sans témoins. Cette absence résonne de façon d’autant plus absurde pour cette pièce de Christian et François Ben Aïm. Est-il seulement possible d’être facétieux sans complices et sans rires partagés ?

Comme deux enfants au ton emprunté, les chorégraphes ouvrent leur spectacle sur une adresse au public, tentant de faire l’exégèse de leur spectacle, d’en citer les sources. Plus le discours tente de s’élaborer, moins il se construit, et plus il se perd dans un flot de phrases discontinues. Ce propos inaugural est à l’image de l’ensemble du spectacle, conçu selon une succession de phrases chorégraphiques rompues et de mouvements empêchés, qui ne cherchent pas à s’accomplir ou se réaliser vraiment. De cet inaccomplissement, ce refus de perfection du mouvement, germe la liberté d’un geste venu de l’enfance, sans surveillance et sans règle.

Les costumes de Maud Heintz sont à l’image de cette virtuosité empêchée, entre les strass d’un show de comédie musicale et la sobriété d’une tenue d’échauffement, à mi-chemin entre le spectaculaire et le banal. Les danseurs semblent en recherche perpétuelle, s’approchent, se défont, s’assemblent et se séparent. Ni tout à fait ensemble, ni tout à fait lointains, les voilà parodiant les styles et les postures pour mieux les déconstruire. La partition musicale de Nicolas Deutsch travaille aussi sur l’entre-deux et le détournement du répertoire. Certains morceaux, légers, nous rappellent les classiques du cinéma burlesque, et d’autres font surgir des références plus sombres, quand l’on entend poindre le « Dies Irae » de Berlioz, thème récurrent du « Shining » de Kubrick.

On cherchera parfois le fil conducteur de ces tableaux successifs, sans but et sans volonté démonstrative. Pourtant, au cœur de ces mouvements brouillons, inachevés, les corps finissent par se rejoindre et s’embrasser, pour se fondre dans une mêlée douce et brutale. Cette image nous renvoie soudain à nos mouvements empêchés, à nos attractions contenues et irrépressibles en contexte pandémique, et à notre besoin de consolation.

Florence Filippi

Florence Filippi

Florence Filippi est maîtresse de conférences en Etudes théâtrales à l'Université de Rouen.

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