15 novembre 2021

Démonstration du désarroi

Théorème(s)
Pier Paolo Pasolini (d'après) | Pierre Maillet
© JL Fernandez

Pierre Maillet, que l’on avait connu inspiré par Foucault en 2017 dans « Letzlove », s’attaque à l’édifice poético-politique construit par Pasolini avec une version scénique exubérante de « Théorème ».

La parenté étymologique entre « théorème » et « théâtre » – dans les deux cas l’objet d’une forme de contemplation -, est un premier indice du lien étroit qu’entretient le film avec son adaptation scénique. Celle-ci était d’ailleurs le véritable point de départ du projet de Pasolini qui l’avait abordé, avant de délaisser cette piste, comme une tragédie en vers, laissant à ses successeurs le soin ambitieux d’adapter son magistral opus cinématographique. « Théroème(s) » en reprend l’exact déroulé en deux parties, auquel il ajoute un prologue énoncé par Pasolini lui-même, joué par Pierre Maillet, tiré de son « Qui je suis » autobiographique. On y retrouve ce que le réalisateur définit comme la rencontre entre un énoncé – les cinq membres d’une famille bourgeoise – et une hypothèse ad absurdum : l’irruption du sacré incarné par un beau jeune homme dont la simple présence remet en question tout le reste. Comme Rimbaud, dont on remarque le recueil des œuvres complètes, le visiteur est ce « passant considérable » évoqué par Mallarmé dont le départ puis l’absence révèlent le vide intérieur de ses hôtes. Ange exterminateur, à la fois grand multiplicateur et grand diviseur, il laisse derrière lui un sillage de beauté et de destruction, mais aussi le germe d’une reconstruction possible. Quasi mutique, il est un miroir dans lequel les bourgeois entraperçoivent leur laideur morale, élégamment symbolisé par le dispositif scénographique central et sa paroi alternativement translucide ou réfléchissante. A la trisection entre une dimension christique, freudienne et marxiste, « Théorème » est plongé en permanence dans le sursignifiant, gavé de signes qui n’auront plus qu’à être réingurgités par le spectateur, et l’on retrouve ici la puissance du propos parabolique, problématisant plus que narratif, dans lequel le temps et l’espace sont délités.

Le pluriel potentiel apporté par le titre « Théorème(s) » témoigne du surlignage polyphonique de la dramaturgie par Pierre Maillet, qui assume le choix d’un théâtre d’acteurs (comédiens impeccables) plutôt que celui d’une approche plus spéculative qu’aurait pu apporter, par exemple, la lecture deleuzienne du propos. Le parti pris est réussi en ce qu’il explore une variété de combinaisons psychiques et de rapports au monde, tous reliés par un désaveu de soi. Pasolini ne manquait pas de rappeler que sa « seule idole, c’est la réalité » avec, à l’opposé, la fiction créée par la bourgeoisie pour supporter sa propre vacuité, créant autant de cas de conscience, donc, de facettes de ces bourgeois dans lesquels s’inclut Pasolini lui-même (ce n’est évidemment pas un hasard si le fils s’appelle Pietro et le père Paolo). Mais le systématisme dans le traitement des personnages s’en tient à la définition d’un théorème comme une proposition pouvant être figurée par succession des exemples, ici des conséquences liées au passage du visiteur, jusqu’à la touffeur agrégative, à la linéarité pure, plutôt qu’à la recomposition d’une synchronicité qui aurait permis de mettre le film en perspective. Le « Théorème(s) » de Maillet est-il un jeu à somme nulle, perdant en grâce poétique ce qu’il gagne en fulgurances physiques, en humour et en exubérance ? Il n’est pas sûr que la teneur politique, pourtant toujours aussi actuelle qu’en 1968, en sorte plus aiguisée, tant l’expressionnisme formel de la proposition tend à affaiblir sa puissance transgressive. Cela sans compter que la longueur supplétive de la pièce (1 h de plus) et la volonté de surligner la farce – comme souvent d’ailleurs dans les adaptations de Fassbinder, avec qui Pasolini partage plus d’un trait commun – alourdissent un peu l’ensemble. Un symptôme : si l’on retrouve, sur le sol du plateau, cette terre noire du désert de la vie d’après, la bouleversante séquence de fin du film sur fond du « Requiem » de Mozart est remplacée par un tube de pop italienne de Matia Bazar.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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