9 mai 2021

Éloge de la trahison

Les Bonimenteurs
Arthur B. Gillette | Jennifer Eliz Hutt | Jonathan Capdevielle
© Marc Domage

Le dispositif des « Bonimenteurs » est simple à s’y méprendre : chaises et pupitres accessoirisés, quelques rasants et un écran translucide qui sépare en deux l’espace et le groupe des trois personnages éponymes : un interprète musicien (Jonathan Capdevielle, dont on connaît l’appétence musicale) et deux musiciens interprètes (Arthur B. Gillette et Jennifer Eliz Hutt). Sur l’écran : le film « Suspiria » de Dario Argento, chef-d’oeuvre visuel dans la pure tradition du giallo — ce genre qui combine horreur, érotisme et thriller, dont l’Italie a la clé. Mais le son est coupé : ce sont eux, les bonimenteurs, qui improvisent d’autres dialogues et prêtent des intentions insoupçonnées aux protagonistes. Un jeu pour les enfants sur le principe : bruitages rigolards et répliques cocasses s’enchaînent à tire-larigot… On se croirait dans une soirée entre copains, mais version pro : ici, l’improvisation est cadrée, les galéjades sont millimétrées. 

En filigrane, « Les Bonimenteurs » n’a d’enfantin que le principe, puisque le doublage sert à mettre en lumière l’intérêt politique de « Suspiria », qui figure une école de danse matriarcale, dans laquelle les hommes sont relégués au second plan (enfants, prétendants, laquais). Cependant, le film ne va pas assez loin pour Jonathan Capdevielle — notamment parce que le réalisateur reste un homme : la direction féminine est un mirage de la fiction ; la vraie direction (et donc la domination), elle, est masculine. Il faut donc couper court à la projection et à la domination : la guilde des sorcières (qui n’existe que dans le regard du réalisateur italien) est remplacée par une scène de mutilation d’un interprète, dont le style gore se fond dans l’univers du film. 

Sans doute l’impasse des « Bonimenteurs » réside dans le fait que « Suspiria » n’a jamais voulu interroger les rapports de domination : le film fut une prouesse esthétique en 1977 (et encore aujourd’hui !), mais il ne dit pas grand-chose de l’exercice du pouvoir. Du coup, Capdevielle est contraint d’insister lourdement sur la question politique afin d’ouvrir la voie à son propos — notamment grâce à un procédé de name-dropping, qui a au moins l’honnêteté de rappeler que le théâtre est un monde en vase clos : les personnages du film prennent en effet les traits de chorégraphes et performers contemporains (La Ribot, Mathilde Monnier, Jan Fabre, Théo Mercier…), sans cesse jugés sur leurs (in)succès et leur carrière. Si le choix de « Suspiria » reste assez fallacieux (tant d’autres oeuvres posent plus explicitement ce problème politique), le paradoxe veut que cela fasse aussi l’intérêt de la proposition : car Capdevielle trahit violemment un film. Ce faisant, il rappelle un principe fondamental de l’oeuvre reproductible — qui fait toute la beauté du métier du bonimenteur : on pourra toujours lui faire dire ce qu’on veut.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 08/06/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Danse de la (non) pluie

S’associant à Mariette Navarro pour leur troisième création jeune public, les frères Ben Aïm remuent les eaux intérieures d’un duo mêlant danse et poésie, dont la rencontre, peu théâtrale, opère au bout d’une lente itération écologique.  Une cuisine bien abstraite : deux tables vides et un robinet à sec depuis
19 février 2026

Ensoleillé d’existence

Nouveau directeur du CCNN de Nantes, le chorégraphe et danseur Salia Sanou reprend  son concept Multiple-s — des rencontres face-à-face avec un artiste (danseur, musicien ou bien auteur) — dans le cadre du festival Trajectoires, avec un diptyque d’une grande élégance chorégraphique.   On l’aura vu en duo avec Germaine
27 janvier 2026

Le moi n’est pas maître

Sans aucun doute, le précepte psychanalytique « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » convient bien à NEGARE et (di)SPERARE, les deux premiers volets d’un obscur triptyque composé par le chorégraphe luxembourgeois Giovanni Zazzera : bien qu’elle pâtisse d’un visuel un peu grossier, la danse sidère par son inquiétante
24 janvier 2026

No hay banda

Deuxième volet du cycle L’Amour et l’Occident, Le Mauvais Sort de l’autrice et metteuse en scène Céline Champinot imagine un cabaret post-apo où quatre figures archétypales revivent la déréliction amoureuse et politique du monde moderne. Sous une faible lumière blafarde, une silhouette écarlate pénètre un cabaret en ruines : chaises
8 janvier 2026

Humain trop humain

Chez Sharon Eyal, les genres chorégraphiques s’entremêlent souvent — contemporain, gaga, même des danses de salon — pour fusionner autour d’une même esthétique, certes genrée et relativement classique, mais qui puise autant dans le ballet que dans le compagnonnage de la chorégraphe avec la Batsheva. Même programme pour le dernier-né
2 décembre 2025