29 novembre 2021

Entre ces murs qui croient fermer une chambre

Chère Chambre
Pauline Haudepin
© Jean-Louis Fernandez

Parce que la chambre est toujours un « seuil d’onirisme pour autrui » selon Bachelard, celle de Pauline Haudepin est faite de murs dont le quatrième est entrouvert. Aussi intime et singulière soit-elle, cette « pièce de chambre » est toujours hospitalière pour les projections du spectateur, constamment sollicité pour inventer « d’autres secrets » que ceux du drame. Et d’abord des secrets littéraires, tant la dramaturgie de P. Haudepin est avant tout une alcôve livresque, avec en haut des étagères L’Annonce faite à Marie de Claudel. « Chère Chambre » n’est pas une simple transposition du mystère claudélien. Le spectacle envisage plutôt le « ressurgissement » d’un mythe dans les fissures d’un drame contemporain, avec tous les déplacements qui s’imposent. La Chimène (/chimère) de P. Haudepin excède d’ailleurs le fantôme de Violaine car elle nous renvoie à bien des femmes modernes. En particulier aux figures puissamment secrètes de Maeterlinck ou d’Andreïev, l’auteur russe racontant par exemple dans sa nouvelle « Le Silence » l’acte inexpliqué d’une jeune fille qui foudroie le domicile parental. Sauf que chez P. Haudepin, la protagoniste (interprétée par Claire Toubin) n’est pas une présence féminine gorgée d’une intériorité fascinante et imprenable, mais une figure à la fois évanescente et ordinaire qui ne garde pas ses secrets en elle, mais qui les épanche dans plusieurs monologues ponctuant le spectacle.

Aussi, l’autrice et metteure en scène ne fait pas de sa Chimène un point aveugle qui troue la représentation. Ce qui l’intéresse n’est pas tant le caractère illisible de son sacrifice (Chimène se donne non pas à un lépreux mais à un SDF malade) mais la conséquence de cet acte, la puissance magnétique et la force d’appel de ce geste inqualifiable, qui inquiète d’abord le petit monde positiviste en fleurs qui l’a vue naître pour mieux le revigorer. Le spectacle, de moins en moins réaliste, accompagne dramaturgiquement le réveil collectif des imaginaires (celui des parents en particulier, dont la propre chambre redevient un espace de jeu dans la deuxième partie). La Chimène disparue ressuscite la chimère disparue, l’équation est simple mais très jolie. Et elle est dilatée par une écriture dont l’étrangeté, un peu comme celle de Marie NDiaye, contraste avec l’explicitation apparente des âmes et des situations. De fait, il y a peu de silences dans cette théâtralité où le verbe semble maître. Car ce sont moins des voix blessées qui s’expriment que des imaginaires en puissance, qui surmontent le réel illisible déplié par Chimène en projetant leurs vérités plurielles (« Ton secret ton pauvre secret ils s’en sont tous emparé », proclame Domino). Voilà pourquoi la temporalité vacille sans cesse et qu’à la fin, lorsque les protagonistes sont linceulés, nous ne savons plus très bien de quelles âmes en présence ce mythe sacrificiel était la chimère.

La force de cette écriture est double : elle excède le réalisme ambiant mais surtout elle ne cherche pas l’étrangeté, comme peuvent le faire bon nombre de formes contemporaines trop volontaristes dans leurs incartades fantastiques. Si « Chère Chambre » est constamment étrange, c’est que Pauline Haudepin se contente de déployer un monde qui ne livre aucun de ses codes, qui procède par glissements imperceptibles entre les niveaux de réalité qu’il stratifie. Toutefois, cette dramaturgie passionnante n’avait pas trouvé en ce soir de première une opération théâtrale à sa hauteur. Peut-être parce que les acteur-rice-s (exception faite pour Sabine Haudepin) abordent cette écriture avec un grand savoir-faire qui a tendance à la rationnaliser, à faire entendre les coutures d’un texte, d’un poème singulier et non une parole puissamment intérieure (nous ne sentions pas encore que cette chambre chérie est d’abord celle qu’ils portent en eux). Peut-être aussi parce que la scénographie tripartite impose une grammaire au lieu de faire dispositif avec cette matière curieuse. Refaire du théâtre une « chambre double » (comme disait Baudelaire) est un magnifique défi. Et puisque le spectateur réussit déjà à « déployer son imagination sur d’autres murs » que ceux du théâtre, c’est signe qu’il est déjà à l’œuvre dans cette tapisserie fleurie au motif obscur, qui va sans nul doute gagner en suspension et en Liberty.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

L’image brûlée

Après le choc esthétique de Mami au dernier Festival d’Avignon, la programmation aux ateliers Berthier de Goodbye Lindita, création antérieure de Mario Banushi, dévoile l’évolution picturale de l’artiste. Sans du tout contredire son grand talent, sondons un peu l’artisanat évolutif de Banushi pour s’extraire du vieux vocabulaire critique qui pouponne
9 avril 2026

Lame de fond

Les spectacles didactiques et édifiants sur le vécu complexe des violences ont souvent mauvaise presse. Pas celui-ci. Il est vrai que les courtes scènes d’Entre parenthèses sont très démonstratives : leurs enjeux sont souvent bien saillants, leurs ultimes répliques synthétisantes et plotwistantes. La narration avance, selon une expression critique bien
8 avril 2026

Du populaire et du patrimonial

Voir à quelques jours d’intervalle Marie Stuart de Schiller, mis en scène par Chloé Dabert, puis Le Cid de Corneille monté par Denis Podalydès à la Comédie Française : de quoi mesurer deux attitudes artistiques, proches et contraires à la fois, face aux pièces historiques. Certes, les deux œuvres ne
2 avril 2026

Vanishing act

Les plus beaux gestes de théâtre documentaire sont ceux où le document rend la représensation réelle, et où le théâtre densifie le réel du document. Piano man est à cet endroit magnifique.  Dans ce spectacle dédié à un mystérieux, à un homme qui fit la une des journaux en 2005
19 mars 2026

Quand vient la peur ?

Je me rends au théâtre avec Lilou, ma nièce de neuf ans. Avant le spectacle, je lui demande de me raconter la première fois où elle a vraiment eu peur en regardant un dessin animé, en lisant un livre. Elle me répond que c’est avec la figure du basilic, le
18 mars 2026