2 novembre 2021

« Etre féministe, c’est faire ce qu’on veut de son corps »

DR

Après quasiment un an et demi de fermeture, le mythique cabaret Crazy Horse de Paris vient de rouvrir ses portes. Nous assistons aux répétitions du spectacle « Totally Crazy », créé en 2017.

Dans l’ambiance rouge tamisée et lynchéenne du club tout juste rénové, on sent encore la peinture fraîche. Elles sont quatorze sur scène, et à défaut de porter leur tenue vespérale – ou leur absence de tenue –, elles se contentent d’un crop top et d’un short court. Immédiatement, on s’interroge : le mouvement #metoo a-t-il ébréché l’image du cabaret érotique ? Pour sa directrice Andrée Deissenberg, dont le mari, l’homme d’affaires Philippe Lhomme, est le propriétaire des lieux depuis 2005, rien n’a changé : « Le Crazy est depuis longtemps un environnement safe, ultraféminin et féministe ». En duo avec sa metteuse en scène, elle en est assurément la preuve. « Je cherche des femmes libres, fortes, curieuses, indépendantes », ajoute-t-elle. Pas des potiches destinées à faire saliver la gent masculine, donc. D’ailleurs, surprise : 52 % des spectateurs sont des femmes. Kika Revolver, l’une des danseuses, est en tout cas convaincue : « Etre féministe, c’est faire ce qu’on veut avec son corps. »

Si les discours sont assumés, si le public, traditionnellement trop vieux et trop masculin, a été dépoussiéré, les codes sont toujours, en partie, ceux du monde d’avant, celui d’Alain Bernardin lorsqu’il créa le club en 1951. Un monde dans lequel les filles chantent « You turn me on » en se trémoussant sur des barres de pole dance. N’empêche qu’à défaut de subversion et de chansons révolutionnaires, les ambitions sont visuellement esthétisantes. Pour preuve ce solo façon générique de James Bond dans lequel une fille, au-dessus d’un immense miroir incliné, se dédouble bientôt en arabesques dénudées. Le Crazy offrirait-il plus que de l’encanaillement chic ? Andrée le précise aussitôt : « Nous faisons en sorte que les corps se ressemblent, aussi en ajoutant des perruques, en gommant les particularités [masquage des tatouages, ndlr]. En sortant du spectacle, je vous assure qu’on se souvient à peine du nu. Les émotions provoquées sont loin de n’être qu’érotiques. C’est un spectacle élégant et finalement assez pudique. »

Célébration de la femme ? Kika confirme que travailler au Crazy est une expérience très « empowering » pour les quelque vingt danseuses en CDI, aux côtés d’une vingtaine d’autres en freelance. Ce n’est sans doute pas un hasard si la durée moyenne de l’engagement est étonnamment longue, autour de huit ans. Rejoindre la troupe, c’est aussi intégrer un certain mode de vie. Chaque fille, âgée de dix-huit à plus de trente ans, a une formation de danse classique, et parfois contemporaine. Une contrainte de taille : mesurer entre 1,68 et 1,73 m, et pas plus, à cause du plafond de la scène particulièrement bas ! Une fois sa personnalité cernée, on attribue à la pin-up un pseudo, également utilisé pendant les répétitions : Betty Mars, Miss Volupta, Cooky Diapason, Goldy Nugget ou Lora Tremolo, autant de combinaisons english, pop et sexy.

Sans surprise, les touristes représentent environ la moitié des spectateurs, Américains en tête, suivis par les Belges, les Suisses et les Russes. « Les Chinois préfèrent les grandes salles moins intimistes comme le Lido ou le Moulin » précise la directrice. Le Crazy attire peu de Parisiens, sauf évidemment lorsque Philippe Decouflé, en 2008, fut appelé pour chorégraphier le spectacle. A côté de la scène, tel les tables de la Loi, trône l’historique des invités VIP, de François Hollande à Prince en passant par Chuck Norris et François Truffaut. Ce dernier disait qu’ « avec l’érotisme, il arrive toujours un moment où le film n’existe plus ». Ici c’est l’inverse : sur l’écran noir de sa nuit blanche, c’est le film de chaque spectateur qui commence. Au Crazy, semble-t-il, la chair est gaie, et il reste beaucoup de livres à lire.

« Totally Crazy » au Crazy Horse
12 av George V, Paris 8e. De 87 à 170 € hors repas

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025