10 octobre 2021

Full Meytal

Undivided
Meytal Blanaru
© Pierre Planchenault

Les retrouvailles avec Meytal Blanaru, après son bouleversant « Rain », furent à la hauteur de l’émotion qui nous avait étreint alors. Dans « Undivided », la danseuse d’origine israélienne a choisi de s’entourer de trois autres danseurs (Thomas Coumans, Ido Batash, Finch E. Scott) qui nous accueillent au plateau. Ils sont là, parmi nous, nous sourient, nous parlent, nous invitent à prendre place. Cette déambulation amicale est accompagnée par les notes légères et enjouées de la guitare de Benjamin Sauzereau qui prend en charge l’accompagnement musical de l’ensemble de cette pièce chorégraphiée. Puis un étrange calme s’impose. Il n’y a plus qu’un corps dans ce vaste espace cerné par les spectateurs, celui d’Ido Batash qui ouvre le bal des solitaires. Chacun des danseurs essaie, à sa manière, d’attirer l’attention des autres et du public. Tous tentent d’exister et les gestes, amples et larges au début, acquièrent une autre intensité lorsque les corps atteignent la pleine conscience de leur solitude. La solitude ne dépend pas des autres ; elle est d’abord intérieure. Ces existences perdues au milieu du plateau l’expérimentent de manière intime en offrant leur être tout entier par un regard, tantôt séducteur, tantôt désespéré, lancé au spectateur qui peut choisir de leur répondre ou de les rejeter.

Cette performance retrace les étapes d’une rencontre faite de douceur, de violence, jusqu’à la destruction ou la renaissance. Chaque mouvement semble jaillir du plus profond de l’être. Mais, alors que les mouvements désarticulés de Meytal Blanaru, dans « Rain », exprimaient extérieurement la convulsion du traumatisme vécu intimement, ici le mouvement, né de l’expérience d’une solitude intérieure profonde, lance le corps dans un élan irrépressible vers l’autre. Une fois la bête domptée, les corps s’unissent et les âmes s’étreignent. Les quatre danseurs ne font plus qu’un et se déplacent aux quatre coins du plateau pour convier le petit fragment d’humanité que nous sommes au grand Partage. Pas de mots. Plus de gestes. Simplement des regards, des sourires et une paix immense.

Il y a quelque chose d’hypnotique dans le travail de Meytal Blanaru, à l’image de son regard qui, lorsqu’il vous prend et vous enlace, fait sauter une à une les résistances de l’être qui renâcle et se tient en retrait. Meytal Blanaru n’est décidément pas une danseuse comme les autres.

Auguste Poulon

Auguste Poulon

Docteur ès lettres et sciences humaines et professeur de lettres classiques en classes préparatoires aux grandes écoles.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Auguste Poulon

À nu

En 2018, Dominique Pitoiset a mis en scène ce texte écrit par Xavier Durringer pour Nadia Fabrizio. En hommage à l’auteur décédé en octobre 2025, le metteur en scène et la comédienne ont choisi de reprendre ce texte sur un plateau désormais quasiment nu. Bianca, avec sa perruque flamboyante et
12 janvier 2026

D’un pinceau délicat l’artifice véritable

Dans un (presque) seul en scène étonnant et fascinant, Marcial Di Fonzo Bo et Davide Carnevali nous entraînent dans une quête familiale et historique sur les traces de ces hommes et de ces femmes que la dictature des colonels qui a régné d’une main de fer sur l’Argentine de 1964
15 décembre 2025

Et la terre se transmet comme la danse

Alors que l’on pensait faire irruption dans un mariage, nous entrons dans une immense salle où des corps fatigués sont étendus autour d’un amas d’oranges au parfum éclatant tandis que d’autres âmes déambulent sur le plateau central, entre les spectateurs que l’on a invités à se déchausser pour pénétrer dans
12 octobre 2025

Sola sub nocte

A l’instar d’Énée qui vint à la rencontre de la terrifiante prophétesse de Cumes en son antre monstrueux, c’est plein de curiosité que nous nous sommes rendu à l’Athénée – Théâtre Louis Jouvet afin de voir le dernier travail de la Compagnie la Tempête qui, sous la bouillonnante baguette de
23 mai 2025

Le Chant du monde

Dans un spectacle intimiste, la comédienne Hatice Özer convie son père Yavuz Özer, musicien et ferronnier, à l’accompagner dans un voyage mémoriel où chaque mot, chaque note attrapent nos âmes. Mahmoud Darwich, le poète de l’exil, écrivait que « le parfum du café moulu est une géographie ». Chez Hatice Özer, c’est
3 avril 2025