12 avril 2021

Hamlet à l’os

La tragédie d'Hamlet
Jean-Claude Carrière​ | Marie-Hélène Estienne | Peter Brook | William Shakespeare | Guy Pierre Couleau
DR

Plateau nu, jeu précis, texte condensé : il n’y a rien en trop dans la mise en scène de Guy-Pierre Couleau, d’une intense épure qui donne à entendre le texte de Shakespeare à nouveaux frais. Le metteur en scène adapte la traduction de Peter Brook, Jean-Claude Carrière et Marie-Hélène Estienne avec une grande économie. Si le plateau se contente d’une telle sobriété, c’est parce que ce qui s’y joue – fantômes, folie et questionnements moraux – relève d’autre chose que le visible. Méditation sur les faux-semblants, la pièce de Shakespeare trouve ici une mise en scène analogue. La pénombre spectrale semble absorber les silhouettes, tandis que les volutes de fumées inaugurales suggèrent que tout ici est sujet à disparition. Il y a bien quelque chose de hanté dans la mise en scène de Guy-Pierre Couleau, un clair-obscur qui nimbe le plateau et plonge l’action dans un indéfinissable statut, entre réel et illusion. Le metteur en scène a choisi d’insister sur deux préoccupations qui lui semblent majeures : la justice et l’innocence. L’emblématique question d’Hamlet s’amplifie: être ou ne pas être résonne comme un questionnement sur les apparences (à travers lesquelles se met en scène la vérité), mais aussi sur le devoir, la responsabilité morale (est-ce faire justice pour Hamlet que de venger son père en tuant son oncle ?) Physique en lame de couteau, blondeur gracile, faussement innocente, le comédien Benjamin Jungers, qui interprète Hamlet, donne brillamment corps au tourment de son personnage. Autour du plateau, des peintures façon Jean-Michel Basquiat agissent comme les projections picturales chaotiques d’un royaume en décomposition. La folie d’Ophélie, quant à elle, s’exprime à travers les torsions soudaines de danses indiennes. Les costumes sont discrets, le jeu sans afféterie, la lumière délicatement juste. C’est le texte dans toute sa pureté qu’on entend, grâce à une mise en scène et des comédiens d’une grande élégance.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mariane de Douhet

Démonstration de misosophie

Voici un spectacle qui déteste la pensée, qui s’en moque, qui alimente exactement ce qu’il prétend dénoncer : soit le mépris (par les médias, télé en tête) d’une parole réfléchie, complexe, « philosophique », qui prend le temps de son développement. Une philosophe contemporaine – incarnée ce soir-là par Emmanuelle Béart, jouant
4 février 2026

PanOPERAma

Cela fait plusieurs semaines que ma jeune spectatrice vocalise, s’essaie aux pulsations sur deux octaves de la Reine de la nuit. Je m’engouffre dans la brèche de cet intérêt naissant pour l’opéra et cherche un spectacle qui l’initierait avec fantaisie à l’art lyrique. Ca tombe bien, il existe, mené
3 février 2026

La guerre vue du ciel

Un Jean de La Fontaine sans morale catapulté en Israël fait s’entretenir trois oiseaux sur une affaire aussi terrible que, on l’imagine, violemment ordinaire : le meurtre, par la police aux frontières israéliennes, à bout portant, d’un jeune palestinien autiste en 2020 à Jérusalem. Au nom du ciel est le
23 janvier 2026

Pedro y el lobo

C’est un incontournable des jeunes oreilles, une mélodie qui réveille immédiatement des souvenirs d’enfance (les après-midis de pluie dans le préau), de sonorités immédiatement converties en animaux (ah ! la clarinette ou le son diablement espiègle du chat), d’instruments aux noms mystérieux (basson, cors). Pierre et le loup, créé en 1936
22 janvier 2026

Un clown passe

Bien sûr, il a son nez rouge et ses chaussures démesurées, sa démarche foutraque et immédiatement sympathique, laquelle déclenche un tonitruant rire ventral, rabelaisien, chez la jeune spectatrice qui nous accompagne. Karabistouille n’a même pas encore ouvert la bouche, déplaçant sa silhouette pataude et ahurie, accompagné de son attelage –
4 janvier 2026