2 juin 2021

Interrogatoire moral

T.M.
Ontroerend Goed
DR

Commençons par reconnaître que la mise en perspective des dilemmes issus de la philosophie morale, utilitarisme en tête, est une composante indéfectible de la création fictionnelle anglosaxonne, beaucoup plus que de la veine esthétique française. C’est en se plaçant dans cette tradition qui, scéniquement, a alimenté depuis les années soixante-dix tout un courant alternatif de théâtre expérimental, immersif et plus ou moins engagé (plutôt plus que moins), que se situe la compagnie Ontroerend Goed menée par Alexander Devriendt et consorts. C’est que les Flamands n’ont pas attendu la crise sanitaire pour proposer des expériences à la marge – mais toutes sauf marginales –, ainsi que l’avait démontré, par exemple, le ludique « £¥€$ / Lies » (Avignon 2019).

Le dispositif de « T.M. », forme courte de moins de 45 minutes pour un spectateur et entièrement virtualisée – à déconseiller donc à ceux dont la visiophonie fait hérisser le poil – mélange messages préenregistrés avec, au cœur de la séquence, un « entretien d’embauche » sous la forme d’un questionnaire dont on ne sait pas très bien s’il provient d’un test Myers Brigg ou du formulaire d’inscription à OK Cupid. Car après le minimum de préalable requis, tout bascule en une maïeutique ludique mais brutale qui n’y va pas par quatre chemins pour interroger nos inclinaisons et nos contradictions morales. S’il est difficile d’en dire plus sans gâcher un certain effet de surprise qui fait partie intégrante de l’expérience, on comprendra vite que « T.M. » pose des intentions thought-provoking théâtralisées par la présence de sa trentaine de comédiens-recruteurs performant depuis les quatre coins du monde, dans un choix pleinement assumé d’un art-vidéo distanciel.

Le problème de ce séduisant projet, même pour qui se laisse facilement séduire, ce qui est notre cas, par cette catégorie de dispositifs interactifs et minimalistes, est qu’il ne réussit pas totalement ni dans sa dimension ontologique – qui tombera, selon la personnalité du spectateur, un peu à plat, faute de profondeur, étant donné, notamment, la contrainte de durée – ni sa dimension esthétique, abandonnée au profit d’un usage très standard de la vidéo et du numérique. Mais peut-on vraiment reprocher à Ontroerend Goed de ne démontrer aucune volonté de dépasser la simple représentation d’une expérience issue d’un labo de sciences sociales ? Peut-être pas, si l’on considère que « T.M. », malgré ces réserves, transporte avec lui une certaine aura de mystère et de fantaisie grave qu’il faut prendre pour ce qu’elle est, et rien de plus plus : un stimulant jeu de l’esprit visant à alléger et réconcilier nos psychismes fatigués et divisés par l’angoisse du monde contemporain (Covid compris). A son issue, on ne répondra peut-être pas à la question rousseauiste sur la bonté naturelle de l’homme, mais on aura partagé un petit moment d’humanité intime et bienveillant.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 18/05/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025