18 juillet 2021

J’aurais mieux fait de ne pas jouer au grand homme

À vie
Sébastien Bournac
© François Passerini

Les témoignages de criminels ordinaires ne manquent pas sur la scène contemporaine. Nous nous souvenons par exemple de « L’avenir dure longtemps », spectacle marquant présenté aux Doms en 2017, où l’innommable se frottait déjà à la parole architecturée et analytique de Louis Althusser. Dans « A vie », Sébastien Bournac (directeur du Théâtre Sorano à Toulouse) renouvelle le genre de la confession noire grâce à un dispositif scénique passionnant qui inaugure une nouvelle politique de l’adresse.

La singularité du parti-pris est d’autant plus sensible dans la toute petite salle du Théâtre du Train Bleu. Cinq écrans sont disposés en labyrinthe, formant à la fois un panoptique voyeur et un kaléidoscope qui éparpille l’image. La parole de Peter Jörnschmidt est transmise singulièrement par le remarquable François-Xavier Borrel, qui tord son apparente rationnalité, sa logique implacable et extériorisante par une intériorité constante, un trouble secret qui flotte sous les mots. Le dispositif scénographique creuse davantage de suspensions. D’abord par le contraste entre ce visage démultiplié qui nous regarde, comme si son impassibilité inébranlable souhaitait conquérir le visible, et ce corps en retrait qui ne s’adresse plus à personne. Ainsi, Sébastien Bournac coupe court aux modalités habituelles du témoignage sur un plateau, donnant à percevoir cette parole hors de l’empathie problématique que suppose un certain théâtre intime.

Par ailleurs, ce corps qui s’abrite creuse un écart insondable entre le réel sans mots qu’il renferme et le simulacre sporadique des images, béance grâce à laquelle un trouble saisissant émerge. La création sonore et vidéographique de Loïc Célestin ouvre elle-aussi un autre régime d’intelligibilité. Elle sème une ambiguïté sur la temporalité du spectacle que nous regardons : le témoignage est-il pré-enregistré (car les dates qui s’affichant sur les écrans semblent prévues d’avance) ou complètement performatif ? Ses silences et ses tremblements épisodiques  menacent effectivement le dispositif. Dès que la parole redevient frontale, le corps disparaît immédiatement dans les limbes du plateau. Les images grésillantes et grises, loin d’illustrer et d’exhiber, font chuter elles-aussi le sens. Ainsi, Sébastien Bournac parvient à refaire du théâtre le lieu d’un froissement de la parole. Et c’est bien pour cela que son esthétique est politique, car dans notre société d’épanchement de l’intime et de fascination voyeuriste pour la parole criminelle, elle redonne au témoignage une limpidité inexpliquée.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

À pied d’œuvre

Deux artistes à pied d’œuvre, comme titrait l’une d’entre elles dans son dernier film : Delphine de Vigan signe sa première œuvre dramatique, Valérie Donzelli sa première mise en scène. Mais pourquoi une cinéaste si inventive adapte-t-elle une pièce si caricaturale sur son propre milieu ? Peut-être pour creuser le
10 juillet 2026

Que sont les fables marxistes devenues ?

« Made in France » reprend la grammaire frénétique de toutes les fictions actuelles du théâtre privé. Plus précisément la recette de celui qui fait grosse recette dans le genre : Alexis Michalik. Histoire déroulée à toute berzingue. Scènes moins longues en bouche qu’un Tic-Tac fruit du dragon. Mise en scène qui gonfle
7 juillet 2026

En écrivant, en lisant

Deux grands spectacles de ce Festival d’Avignon dialoguent étroitement et divergent fondamentalement. Dans Maldoror de Julien Gosselin, épopée sur la contamination littéraire, sur les maîtres masculins de la prose poisseuse, il est dit que le « mal » de l’écriture égale celui de la lecture. Se reliant à des œuvres de blessures
7 juillet 2026

L’écriture désigne ce qui va mourir

Le plateau sera-t-il un simple colporteur de l’érudition sensible de Roland Barthes ? Le théâtre donnera-t-il seulement le « plaisir du cours » ? Nous craignons cela, un temps. En effet, lorsque Vincent Dissez commence par s’adresser à nous comme à des étudiant·e·s, comme à des preneur·euse·s de notes pour une fictive camarade étrangère,
7 juillet 2026

Les démons de l’analogie

Dans le spectacle porté par Marilou Aussilloux et cosigné avec Théo Askolovitch, Marilou et Maria (Schneider) se regardent à travers le temps, comme depuis les deux faces contiguës d’un miroir. La dramaturgie du « comme » permet alors un discours limpide et incontestable sur la réalité systémiquement violentée du métier d’actrice. Mais
7 juillet 2026