29 octobre 2021

Justice pour Macarena Valdés

Trewa
Kimvn Teatro | Paula Gonzalez Seguel
(c) Danilo Espinoza Guerra

Peuple premier au Chili et en Argentine, les Mapuche combattent depuis des décennies pour une reconnaissance culturelle et politique. S’appuyant sur un fait-divers tragique, Paula Gonzalez Seguel porte sur scène leurs revendications avec puissance et poésie.

En 2016, une militante de trente-deux ans, Macarena Valdés, surnommée « La Negra », est tuée dans de troubles circonstances. En dépit d’une enquête concluant à la mise en scène d’un suicide, d’une mobilisation citoyenne relayée par le hashtag #AlaNegraLaMataron, aujourd’hui encore justice n’est pas rendue. Ce point de départ constitue la colonne vertébrale narrative de « Trewa ». Car malgré la fin de la dictature, malgré la commission de Vérité et Réconciliation de 1991, malgré le rapport Valech qui recueillit plus de 40 000 témoignages d’abus de l’ancien régime, les Mapuche sont les grands oubliés du travail mémoriel. La pièce s’assume dès lors comme pleinement documentaire, et lorsqu’une voix off délivre une litanie statistique, c’est d’abord comme la marque vertigineuse des persécutions subies par le peuple chilien et par les Mapuche en particulier.

Le plateau se divise en deux espaces qui résument le double enjeu de « Trewa » : à droite, l’intérieur, le décor ultraréaliste d’une maison en bois, le genius loci d’un peuple enraciné dans un territoire comme le confirme l’étymologie mapudungun du mot Mapuche (« gens de la terre ») ; à gauche, l’extérieur, un sol nu fait de neige et de vent, qui est tout autant les limbes et le domaine des esprits, où résonnent, derrière un écran translucide, les instruments traditionnels joués en live. Mais dans les deux cas, c’est bien le cœur d’un peuple que Paula Gonzalez Seguel met en scène. « Trewa » est la représentation d’un drame aussi intime que politique, aussi spectral que folklorique ; un écho aux desaparecidos de l’ère Pinochet qui hantent encore le Chili, aux « ombres infinies attendant justice », mais aussi aux larmes d’une famille endeuillée.

Femme, Mapuche et opposante politique, Macarena Valdés est une héroïne qui incarne l’intersectionnalité des luttes. Par sa mort, elle rappelle la collusion, trop souvent négligée, entre les régimes autoritaires et le libéralisme le plus cynique. Elle démontre cette double colonisation : de l’intérieur, par le gouvernement chilien lui-même, l’armée, les milices et tous les laquais qui servent un pouvoir corrompu ; mais aussi de l’extérieur par le néocolonialisme capitaliste, nécromant exploiteur aussi bien des peuples que de la nature. On pourra reprocher à « Trewa » sa trop grande démonstrativité, mais ce serait passer à côté de l’essentiel, car il y a là un vrai théâtre de l’urgence manifestant un double pouvoir performatif : celui de la volonté d’une prise de conscience, bien sûr, notamment du public occidental ; mais aussi une dimension exorciste, convoquant les esprits Mapuche pour guérir les blessures du monde. Car « Trewa » n’a rien du larmoyant plaidoyer éco-ethnico-politique. La troupe qui est sur scène est le porte-parole, au-delà de ses frontières, d’un peuple dont il offre la « voix de la blessure sans fin ».

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Critique masquée

La critique de la critique est un exercice passionnant auquel devrait s’adonner, avec davantage de consistance, les critiques professionnels eux-mêmes dont l’humilité est, faut-il bien le reconnaître, rarement le trait distinctif (à leur décharge pourra-t-on dire que c’est rarement ce que leurs lecteurs ou leurs auditeurs leur demandent). La septuagénaire
9 juillet 2026

Front to Bach

On est déjà familier, chez Anne Teresa de Keersmaeker parmi tant d’autres, de l’utilisation de la musique de Bach, et plus particulièrement des Suites pour violoncelle, comme exhausseur du mouvement qui advient sur scène. Ici, grâce à une hybridation technologique, c’est un peu l’inverse qui opère : chaque spectateur, muni d’un
9 juillet 2026

À moi, comte, deux mots

On ne connaît pas grand-chose de la vie d’Isidore Ducasse, à commencer par ce pseudonyme de « comte de Lautréamont » que l’on suppose inspiré par un roman d’Eugène Sue. Partout où on le cherche, il se dérobe, jusqu’à sa mort dont la cause n’a jamais été clairement établie. Hapax
7 juillet 2026

Outrage au public

Après s’être emparés de thèmes politiques comme l’écologie (World Without Us et Are we not drawn onward to new erA), la finance internationale (£¥€$, présenté dans le « in » en 2019) ou encore la philosophie morale (T.M.), Alexander Devriendt et la compagnie Ontroerend Goed délaissent le champ politique pour un projet
7 juillet 2026

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025