4 février 2021

La petite boîte magique

Peter Pan
James Matthew Barrie | Julie Teuf
©Pierre Planchenault

Les costumes et accessoires de « Peter Pan » doivent tenir dans une boîte, une toute petite boîte qui ressemble, on se plaît à le croire, à la valisette qu’emporte Wendy au Pays de Jamais-Jamais. À dire vrai, on imagine volontiers que Julie Teuf, qui a fait ses classes à l’Estba (École supérieure de Théâtre Bordeaux Aquitaine) et que nous retrouvions il y a peu de temps encore sur les planches, a conservé cette petite boîte depuis l’enfance dans un coin de sa tête en espérant pouvoir nous offrir un jour les précieux trésors qu’elle contient. Au-delà du plaisir, devenu rare ces derniers temps, de pouvoir assister à une représentation théâtrale en compagnie d’un public, il en est un autre, lointain et mélancolique celui-là, que nous avons éprouvé en regardant ces merveilleuses aventures de Peter Pan et des Enfants perdus. La mise en scène de Julie Teuf, telle une douce et délicieuse madeleine proustienne, vient réveiller le vague souvenir des aventures du Peter Pan de James Matthew Barrie que nous avons tous précieusement conservé derrière les portes de ce vieux buffet de notre mémoire, tout empli d’un fouillis de vieilles vieilleries, entre les cassettes de Disney et les livres de la collection Vermeille. La petite troupe de jeunes comédiens, avec énergie et mille inventions, nous emmène au Pays de Jamais-Jamais et on les suit bien volontiers.

La petite forme de Julie Teuf, destinée à partir sur les routes à la rencontre des petits et grands, concentre tous les éléments d’une pensée – n’ayons pas peur des mots – universelle. Si les cris des enfants accompagnent le jaillissement d’une fée clochette interprétée par la pétillante et prometteuse Zoé Briau dont la harpe, qu’elle parcourt de ses doigts (de fée), fait entendre un langage magique que tous les cœurs comprennent, les tristes adultes que nous sommes devenus retrouvent l’espace d’un instant leur âme d’enfant, celle qui s’épouvante dans la nuit noire et inquiétante, celle qui est capable de voir virevolter autour d’elle fées et chérubins, celle enfin qui a su bâtir entre elle et le monde un rempart de rêverie pour échapper à la douleur de la disparition et à la peur de la mort.

Les personnages défilent et les comédiens à l’énergie débordante incarnent avec envie et précision les héros d’une histoire que Julie Teuf a rêvée. Malgré la rapidité du drame, Clémence Boucon (Wendy) et Félix Lefebvre (Peter Pan), tantôt espiègles, tantôt graves, parviennent à donner à leur personnage une véritable épaisseur, tandis que Léo Namur, l’ombre facétieuse de Peter Pan, se transforme (et on aimerait, si la décence le permet, que le changement se fasse à vue ; imaginez un peu : l’ombre de Peter Pan, double du maléfique opposant !) en un capitaine Crochet qui découvre son humanité en révélant à Peter Pan la sienne.

Mais ne tentons pas d’intellectualiser ce qui a le mérite de n’être qu’un merveilleux petit rêve en une époque où l’on chasse les comédiens de la cité. Le monde de Julie Teuf est un théâtre qui tient dans une boîte. Il ne nous reste plus qu’à lui souhaiter de pouvoir l’ouvrir à nouveau bientôt.

Auguste Poulon

Auguste Poulon

"Il est si bien, si salutaire aussi, de ne pas avoir une idée trop sérieuse de ce que l'on fait." (Paul Léautaud)

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Auguste Poulon

La liste de nos souvenirs

Fanny de Chaillé, dans sa nouvelle création Ultrasensibles, est allée fouiller dans la mémoire de ses jeunes comédiens afin de faire affleurer des souvenirs et des images qui, bien qu’intimes, n’en demeurent pas moins universels. Une histoire du théâtre à travers la sensibilité de celles et ceux qui le font.
30 mai 2026

Naissance d’une étoile

Frédérique Voruz s’attaque, dans Chimère, au délicat sujet de l’assistance à la procréation médicale et, pour ce faire, choisit d’opérer un saisissant détour par le conte dans un travail où humour et gravité cohabitent harmonieusement. L’échographie devient un poème et la grossesse, un miracle. En commençant cet article, me reviennent
14 mai 2026

Le sang répandu et le rire

Thibaud Croisy a mis en scène sa propre traduction (accompagné, dans ce travail, par Laurey Braguier) de La Maison de Bernarda Alba, la dernière pièce écrite par l’écrivain espagnol Federico García Lorca, alors qu’il a été jeté en prison par les forces franquistes. Si l’on sait que la force du
3 avril 2026

Cris et chuchotements

Au mois de janvier, à Bordeaux, il est un rendez-vous devenu incontournable : le festival Trente Trente. Porté par Jean-Luc Terrade et la Compagnie Les Marches de l’été, le festival de la forme courte s’efforce de déranger en beauté, de provoquer, d’interpeller et nous oblige à faire un salutaire pas
26 janvier 2026

À nu

En 2018, Dominique Pitoiset a mis en scène ce texte écrit par Xavier Durringer pour Nadia Fabrizio. En hommage à l’auteur décédé en octobre 2025, le metteur en scène et la comédienne ont choisi de reprendre ce texte sur un plateau désormais quasiment nu. Bianca, avec sa perruque flamboyante et
12 janvier 2026