27 mai 2021

L’art léché de la chute

Buster Keaton
Elise Vigier | Marcial Di Fonzo Bo
DR

Le « M comme Méliès » de Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier fascinait par sa reconstitution très fouillée de bizarreries spectaculaires modernistes et surtout par sa friction entre la politique illusionniste de Méliès et la distanciation d’un pur théâtre de tréteau. Ici la théâtralité est beaucoup plus conventionnelle, cette biographie éclatée de Buster Keaton s’apparentant à une succession effrénée et broadwayante de vignettes dont les enjeux reconstitutifs et contextuels l’emportent sur l’intelligence dramaturgique. La soif d’exhaustivité des deux artistes empêche toute profondeur et toute performativité de l’image. L’évocation d’Harry Houdini, roi de l’évasion contemporain du bondissant Keaton, donne lieu par exemple à une scène d’escapologie bien trop théâtrale pour être suffocante. Il est alors ironique qu’aucun gag ni parfum de dissensus n’émanent de ces tableaux léchés et expéditifs, et surtout que le corps sans prouesses de l’interprète principal (Samy Caffonnette) ne fasse jamais advenir la gymnastique politique de Keaton. On s’ennuie ferme dans ce spectacle aux fausses allures de laboratoire cinématographique, trop fastueux pour jouer sincèrement le bricolage, trop assertif picturalement pour faire croire à la naissance tremblante de ses décors, trop cadencé pour risquer la chute.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Dernière émission en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

À pied d’œuvre

Deux artistes à pied d’œuvre, comme titrait l’une d’entre elles dans son dernier film : Delphine de Vigan signe sa première œuvre dramatique, Valérie Donzelli sa première mise en scène. Mais pourquoi une cinéaste si inventive adapte-t-elle une pièce si caricaturale sur son propre milieu ? Peut-être pour creuser le
10 juillet 2026

Que sont les fables marxistes devenues ?

« Made in France » reprend la grammaire frénétique de toutes les fictions actuelles du théâtre privé. Plus précisément la recette de celui qui fait grosse recette dans le genre : Alexis Michalik. Histoire déroulée à toute berzingue. Scènes moins longues en bouche qu’un Tic-Tac fruit du dragon. Mise en scène qui gonfle
7 juillet 2026

En écrivant, en lisant

Deux grands spectacles de ce Festival d’Avignon dialoguent étroitement et divergent fondamentalement. Dans Maldoror de Julien Gosselin, épopée sur la contamination littéraire, sur les maîtres masculins de la prose poisseuse, il est dit que le « mal » de l’écriture égale celui de la lecture. Se reliant à des œuvres de blessures
7 juillet 2026

L’écriture désigne ce qui va mourir

Le plateau sera-t-il un simple colporteur de l’érudition sensible de Roland Barthes ? Le théâtre donnera-t-il seulement le « plaisir du cours » ? Nous craignons cela, un temps. En effet, lorsque Vincent Dissez commence par s’adresser à nous comme à des étudiant·e·s, comme à des preneur·euse·s de notes pour une fictive camarade étrangère,
7 juillet 2026

Les démons de l’analogie

Dans le spectacle porté par Marilou Aussilloux et cosigné avec Théo Askolovitch, Marilou et Maria (Schneider) se regardent à travers le temps, comme depuis les deux faces contiguës d’un miroir. La dramaturgie du « comme » permet alors un discours limpide et incontestable sur la réalité systémiquement violentée du métier d’actrice. Mais
7 juillet 2026