12 janvier 2021

L’envers de l’objet

L'endroit de l'objet
Clara Le Picard
DR

Qui manipule qui, de l’objet ou de l’homme ? C’est cette question que dissèque Clara Le Picard dans cette conférence satirique, variation déjantée sur les définitions et les usages que nous faisons des objets et la relation trouble que nous entretenons avec eux. C’est aussi la relation entre acteur et objets scéniques qui est mise en scène ici, dans un jeu réversible entre Martine Schmurpf, fausse conférencière aux méthodes douteuses et aux exemples truqués, et une série d’accessoires qui finissent par lui échapper, minant peu à peu sa prestation pseudo-scientifique. On la voit perdre toute autorité sur son discours, malgré ses tentatives extrêmes de contrôler les artefacts et les media dont elle se sert pour l’illustrer. Mais son propos n’en est finalement rendu que plus éclatant, puisqu’à la fin, ironiquement, la démonstration est faite : nous sommes les dupes de ces choses que nous fabriquons et qui se jouent de nous.

Ce seule en scène, court (1h chrono), léger et efficace, avait initialement été créé pour se déployer rapidement dans tous types d’espaces, avec une table, un ordinateur et un vidéoprojecteur, dans l’esprit des conférences grand-public à la TED et des soirées Tupperware. Il a effectivement été joué dans des dizaines d’appartements, arrière-boutiques, ateliers et musées de Marseille et alentours entre 2008 et 2014. Il est repris ici dans une forme pensée pour les salles de spectacle, avec création lumière et scénographie minimaliste, tout en gardant l’esprit léger, expérimental et interactif du spectacle en appartement.

Les codes de la conférence scientifique y sont sapés avec humour et finesse. On reconnaît dans cet univers décalé et burlesque les références à Chaplin, Desproges, Tati, aux Monty Python, version 2.0 avec projections, objets connectés et clips néo-psychédéliques, tournant en dérision nos égo-trips, asservissements, matérialismes et paradoxes contemporains. Mais pas seulement : ni moralisateur ni cynique, c’est aussi la relation affective, tendre, cocassement naïve que nous entretenons avec les choses du quotidien que révèle ce spectacle, par le biais de dispositifs absurdes et farfelus, comme ces entretiens filmés puis rejoués par l’actrice tout en gardant la voix des personnes interrogées, créant un effet de décalage qui rend les témoignages d’autant plus saisissants qu’ils sont mis à distance. Un régal pour futurs spectateurs encore déconfits.

Pénélope Patrix

Pénélope Patrix

chercheure et enseignante en lettres, arts et sciences humaines, rédactrice culture / arts vivants

I/O n°117

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