17 novembre 2021

Les intermittences de l’Optimisme

Candide ou l'Optimisme
Voltaire | Julien Duval
DR

Peut-être faut-il commencer par dire que l’on apprécie le travail de Julien Duval avec la compagnie Le Syndicat d’Initiative et que sa mise en scène du texte de Philippe Dorin, « Dans ma maison de papier, j’ai des poèmes sur le feu », nous avait ému. Et c’est parce que nous nous sommes élancé plein d’espoir et d’envie dans la grande salle du Théâtre National de Bordeaux Aquitaine que la déception n’en a été que plus grande. Julien Duval n’est pas le premier à s’attaquer au texte épineux, parce que simple en apparence, de « Candide ». Son auteur, s’il fut un éminent polygraphe, ne fut cependant jamais un grand philosophe et encore moins un dramaturge de talent. Peut-être est-ce pour cela qu’il a choisi le genre du conte pour narrer cette historiette à la morale énigmatique ?

Toutes les adaptations de « Candide » que nous avons pu voir ont buté sur cet écueil propre au texte voltairien : Candide est un être pris dans un mouvement perpétuel et cyclique ; sa pensée évolue au rythme de ses pérégrinations universelles. L’abstraction de l’ingénieux décor, conçu par Marc Valladon et Raphaël Quillart, permet de passer d’un pays à l’autre tandis que l’avant-scène, sorte de mansion moderne, devient le lieu du voyage et de l’errance. Mais la répétition faite de variations, source de comique dans le conte voltairien, une fois transposée sur le plateau brise le rythme de la mise en scène et nous nous retrouvons pris dans une sorte de boucle dont nous ne voyons plus la fin. L’interprétation dramaturgique peut elle aussi poser question. Alors que l’ironie désamorce à chaque ligne l’exagération de l’horreur dans le récit voltairien, Julien Duval choisit de nous plonger dans l’univers sucré d’un conte léger et aérien tout en confrontant le spectateur à une violence sans filtre. Or présenter l’horreur sous forme de tableaux qui nous sont malheureusement familiers à l’heure des médias de masse, à l’instar de la pendaison de Pangloss ou de la flagellation de Candide, dans un décor pastel crée un déplaisant déséquilibre.

Notre déception fut donc à la hauteur de nos attentes. Je ne saurais toutefois terminer ce court billet sans reconnaître que la fabuleuse imagination de Julien Duval et l’interprétation de ses comédiens sauvent cette adaptation. Quelle idée formidable que celle d’avoir donné à Pangloss, interprété par Franck Manzoni, les traits d’un Michel Foucault burlesque, devenu un incorrigible optimiste délivrant ses leçons à la face d’êtres hilares ou candides ! Mention spéciale à la délicieuse Cunégonde, interprétée par Zoé Gauchet, dont le jeu, juste et précis, permet au personnage d’avancer sur un fil sans jamais basculer dans le clownesque.

La rencontre ce soir-là n’eut, pour nous, pas lieu, mais l’enthousiasme du public composé essentiellement de jeunes gens suffit à justifier l’existence d’un tel travail. Et nous attendrons désormais avec impatience la prochaine mise en scène de Julien Duval et de sa belle compagnie.

Auguste Poulon

Auguste Poulon

Docteur ès lettres et sciences humaines et professeur de lettres classiques en classes préparatoires aux grandes écoles.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 30/04/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Auguste Poulon

Le sang répandu et le rire

Thibaud Croisy a mis en scène sa propre traduction (accompagné, dans ce travail, par Laurey Braguier) de La Maison de Bernarda Alba, la dernière pièce écrite par l’écrivain espagnol Federico García Lorca, alors qu’il a été jeté en prison par les forces franquistes. Si l’on sait que la force du
3 avril 2026

Cris et chuchotements

Au mois de janvier, à Bordeaux, il est un rendez-vous devenu incontournable : le festival Trente Trente. Porté par Jean-Luc Terrade et la Compagnie Les Marches de l’été, le festival de la forme courte s’efforce de déranger en beauté, de provoquer, d’interpeller et nous oblige à faire un salutaire pas
26 janvier 2026

À nu

En 2018, Dominique Pitoiset a mis en scène ce texte écrit par Xavier Durringer pour Nadia Fabrizio. En hommage à l’auteur décédé en octobre 2025, le metteur en scène et la comédienne ont choisi de reprendre ce texte sur un plateau désormais quasiment nu. Bianca, avec sa perruque flamboyante et
12 janvier 2026

D’un pinceau délicat l’artifice véritable

Dans un (presque) seul en scène étonnant et fascinant, Marcial Di Fonzo Bo et Davide Carnevali nous entraînent dans une quête familiale et historique sur les traces de ces hommes et de ces femmes que la dictature des colonels qui a régné d’une main de fer sur l’Argentine de 1964
15 décembre 2025

Et la terre se transmet comme la danse

Alors que l’on pensait faire irruption dans un mariage, nous entrons dans une immense salle où des corps fatigués sont étendus autour d’un amas d’oranges au parfum éclatant tandis que d’autres âmes déambulent sur le plateau central, entre les spectateurs que l’on a invités à se déchausser pour pénétrer dans
12 octobre 2025