8 décembre 2021

L’impasto de l’imposteur

Pacific Palisades
Guillaume Corbeil | Florent Siaud
© Nicolas Descoteaux

Le geek aime quand la fiction enveloppe le réel d’une couche d’aventure supplémentaire, si bien qu’elle devient indiscernable du monde sur lequel elle s’est déposée : le voilà dans sa bulle, les racines réelles du monde s’enrubannent d’histoires fantastiques à chaque coin de rue. Alors que fait le geek quand il va mal ? Il avait une copine, présumons qu’elle le largue : les racines pourrissent, il faut épaissir la couche d’aventure. — Autrement dit, la fiction est une thérapie à la mesure de son mal-être. 

Caricatural ou pas, c’est le portrait que l’auteur québécois Guillaume Corbeil brosse d’un alter ego en rupture amoureuse au fil de « Pacific Palisades » : la cuisine de l’appartement est plus moche une fois la copine disparue. Au plus vite, il doit repeupler le monde imaginaire que la relation muselait dans un carton de l’esprit : quel bout de réalité épaissir, jusqu’à croire dur comme fer qu’il suinte du fantastique ? Piochons dans une rubrique fait divers : un détraqué à la Bob Lazar, qui prétendait être mi-alien mi-humain. À défaut de cacher une soucoupe, l’homme entrepose, entre autres, une voiture pour aller sous l’eau, 1 200 armes et deux tonnes de munitions. Pas besoin de plus pour le Guillaume Corbeil de la pièce : il s’évapore de Montréal pour enquêter à Los Angeles. Avec pour idée de ne surtout pas démêler le vrai du faux ! — Comme en peinture, le détective imposteur cherche à produire un impasto, quand la matière artificielle se détache du paysage qu’elle a pourtant composé : le factice et le véridique deviennent alors indissociables.

« Pacific Palisades », dont le paratexte promet à tort une aventure de science-fiction, est donc une pièce sur la solitude : les histoires de l’esprit en seront le baume. À qui l’objective, elle défend une vision plutôt simpliste de l’acte de création, que l’un des personnages, alter ego d’un vrai fan de « Star Wars », allégorise au mieux : pour échapper à la douleur, même mortelle, mieux vaut s’enfuir sur Tatooine. Florent Siaud, à la mise en scène, renforce ce trait de sens : le Guillaume Corbeil de la pièce est lui-même incarné par une femme, et les autres personnages sont juste des voix… Dans sa tête malade ou à Los Angeles ? — Peu importe, le désir de fantastique est trop grand pour décoller l’un de l’autre. Sans effleurer la référence à Lynch dont le duo se revendique à tort, « Pacific Palisades » aura donc prétexté l’histoire sordide de Jeffrey Lash pour raconter, à travers l’alter ego de Guillaume Corbeil, la génétique presque schopenhauerienne de l’oeuvre : une parabole à tiroirs, certes, dont ni la dramaturgie, ni la mise en scène ne peuvent pourtant honorer la timidité du propos.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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