4 décembre 2021

Maman j’ai fait léviter l’avion

Grandis un peu
Eric Antoine
DR

Extrait d’une copie d’élève de 1986 sur le sujet : « Imaginez l’avenir de votre meilleur ami ».

Yo les potos ! Vous imaginez si poto Eric, dans trente-cinq ans, il allait se faire les Folies Bergères en mode île du plaisir ? Vous savez l’île du plaisir c’est cette utopie de MALADE dans Pinocchio où on peut raconter à peu près ce qu’on veut, autant des blagues sur les femmes que sur les attentats du 11 septembre, où on peut délirer avec le #metoo, transformer les petits cœurs en petits culs en un claquement de doigts… Cette île où on a même le droit d’essorer les beaux gosses dans une machine à laver pour les transformer en vrai nain (« personne de petite taille ») et menacer ensuite de le lancer dans le public ? Une île sans limite, dont l’eau empoisonnée nous donne de grandes oreilles d’âne mais comme tout le monde nous a vus sur M6 en apprenant à mettre sa cervelle de côté, tout le monde se marre (« hi han… hi han !!! ») avant de rejoindre son plumard.

Bien sûr on a un peu peur, peur que notre très grand Eric national (on est sûr que la France en fera son Incroyable Talent) suive le même destin que le petit Kevin de « Maman j’ai raté l’avion ». Vous savez, dans le premier volet, Kevin est un magicien du piège. Il attrape les Casseurs Flotteurs avec deux trois bouts de ficelle. Mais dans les autres volets ça se gâte : la production lui met de l’or entre les doigts : bazookas de peinture, technologies en tout genre… Kevin, dont la malice enfantine nous émouvait, devient une marionnette à claques avec des jouets trop grands pour lui. Et oui, il ne faudrait pas que notre Eric, lui qui aimait au début les expériences de savant fou avec colombes factices et cartes cornées, se mette à affectionner la grande illusion et copier des trucs à ses confrères (les herses de la mort tout ça, on a déjà trop vu, faut pas nous la faire Eric, et encore on ne citera que ça !). Il faudra que tu nous surprennes, que tu ne deviennes pas ce produit de consommation, ce personnage de rage feinte et de poésie téléphonée que la télévision pourrait faire de toi. Promets-le-nous, poto. Promets-nous que tu ne nous oublieras pas, nous tes potos de cœur, même si tu diras à tout le monde « salut les amis » alors que tu connais personne. Et oui, car ça pourrait être ça 2021 : un monde où le magicien sera un ami virtuel dont on connaîtra d’avance les trucages… Alors fais gaffe stp. Ne deviens pas l’icône sans âme et irresponsable d’un monde démagifié…

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

L’enfant rêvé

Souvent mise en scène ou filmée, l’éducation relationnelle que fait subir la mère au fils donne parfois lieu à des représentations embarrassantes – celles où l’homophobie devient, par exemple, un moteur comique très complaisant. Dans son écriture, Arthur Dreyfus évite plutôt bien ses écueils. D’abord parce que son moi autofictif
20 avril 2026

L’image brûlée

Après le choc esthétique de Mami au dernier Festival d’Avignon, la programmation aux ateliers Berthier de Goodbye Lindita, création antérieure de Mario Banushi, dévoile l’évolution picturale de l’artiste. Sans du tout contredire son grand talent, sondons un peu l’artisanat évolutif de Banushi pour s’extraire du vieux vocabulaire critique qui pouponne
9 avril 2026

Lame de fond

Les spectacles didactiques et édifiants sur le vécu complexe des violences ont souvent mauvaise presse. Pas celui-ci. Il est vrai que les courtes scènes d’Entre parenthèses sont très démonstratives : leurs enjeux sont souvent bien saillants, leurs ultimes répliques synthétisantes et plotwistantes. La narration avance, selon une expression critique bien
8 avril 2026

Du populaire et du patrimonial

Voir à quelques jours d’intervalle Marie Stuart de Schiller, mis en scène par Chloé Dabert, puis Le Cid de Corneille monté par Denis Podalydès à la Comédie Française : de quoi mesurer deux attitudes artistiques, proches et contraires à la fois, face aux pièces historiques. Certes, les deux œuvres ne
2 avril 2026

Vanishing act

Les plus beaux gestes de théâtre documentaire sont ceux où le document rend la représensation réelle, et où le théâtre densifie le réel du document. Piano man est à cet endroit magnifique.  Dans ce spectacle dédié à un mystérieux, à un homme qui fit la une des journaux en 2005
19 mars 2026