5 octobre 2021

Oui c’est beau, c’est beau la vie

Pour autrui
Pauline Bureau
© Christophe Raynaud de Lage

Il serait malhonnête de reprocher à « Pour autrui » son allure de téléfilm théâtral. Les spectacles à sujets féministes de Pauline Bureau ont toujours fait la part belle aux nuits indigo, aux neiges éternelles et à des dialogues plus explicatifs que vivants. Esthétique qui a donné lieu à des spectacles populaires et bouleversants (« Dormir cent ans » ou « Hors la loi » en sont deux exemples). Mais après « Féminines », ce « Pour autrui » pèche moins par didactisme que par une dramaturgie maladroite qui, en refusant d’affronter son sujet (la GPA), conforte une morale embarrassante. 

Une politique spectaculaire tout à fait intéressante innerve pourtant la première heure du spectacle. Alors que l’optique théâtrale semble totalement illusionniste, que tout semble dit et montré, que la boîte noire scénographiée avec malice par Emmanuelle Roy est une boîte infinie d’images, que les textos amoureux envahissent l’espace comme des gravures éternelles, le corps de Liz (Marie Nicolle) fait défaut. Cet organisme tragique ouvre une cavité imprévisible dans la représentation a priori sur-déterminée de « Pour autrui » et devient même son point névralgique. Il met en crise le régime de visibilité sucrée de cette comédie romantique, crise spectaculaire qui redouble la maladie imprévisible que se découvre Lise. Pauline Bureau, qui historicise et chiffre sans cesse les corps pour éventrer leurs histoires secrètes, semble elle-même rattrapée théâtralement par cette vie cellulaire qui échappe.

Sauf que cette intrusion troublante du réel s’assagit trop vite et qu’après coup, ce discours sur le mystère d’un corps envahi par la maladie prépare en fait la morale maladroite du spectacle. Alors que la mère de Lise (campée par la métamorphique Martine Chevallier), envisage les écueils mercantiles de la GPA, sa fille s’engage dans une divagation surplombante et idéaliste sur la force désintéressée du « don. » Tout débat dialectique semble alors évacué, et le témoignage univoque de Rose (mère porteuse américaine) triomphe ensuite dramatiquement. Entre ses lignes lyriques et engageantes, son discours sans nuances stipule qu’un corps ne nous appartient jamais vraiment (rappelons-nous cette maladie que Lise n’a pas vu venir !) et qu’à ce titre, il doit absolument donner la vie quand il peut donner la vie. Farci de clichés essentialistes sur le corps par nature nourricier et la puissance procréatrice de la femme, le texte de Pauline Bureau délivre alors une morale féministe bien datée…

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

L’image brûlée

Après le choc esthétique de Mami au dernier Festival d’Avignon, la programmation aux ateliers Berthier de Goodbye Lindita, création antérieure de Mario Banushi, dévoile l’évolution picturale de l’artiste. Sans du tout contredire son grand talent, sondons un peu l’artisanat évolutif de Banushi pour s’extraire du vieux vocabulaire critique qui pouponne
9 avril 2026

Lame de fond

Les spectacles didactiques et édifiants sur le vécu complexe des violences ont souvent mauvaise presse. Pas celui-ci. Il est vrai que les courtes scènes d’Entre parenthèses sont très démonstratives : leurs enjeux sont souvent bien saillants, leurs ultimes répliques synthétisantes et plotwistantes. La narration avance, selon une expression critique bien
8 avril 2026

Du populaire et du patrimonial

Voir à quelques jours d’intervalle Marie Stuart de Schiller, mis en scène par Chloé Dabert, puis Le Cid de Corneille monté par Denis Podalydès à la Comédie Française : de quoi mesurer deux attitudes artistiques, proches et contraires à la fois, face aux pièces historiques. Certes, les deux œuvres ne
2 avril 2026

Vanishing act

Les plus beaux gestes de théâtre documentaire sont ceux où le document rend la représensation réelle, et où le théâtre densifie le réel du document. Piano man est à cet endroit magnifique.  Dans ce spectacle dédié à un mystérieux, à un homme qui fit la une des journaux en 2005
19 mars 2026

Quand vient la peur ?

Je me rends au théâtre avec Lilou, ma nièce de neuf ans. Avant le spectacle, je lui demande de me raconter la première fois où elle a vraiment eu peur en regardant un dessin animé, en lisant un livre. Elle me répond que c’est avec la figure du basilic, le
18 mars 2026