23 novembre 2021

Panta rhei

Egao no toride
Kurô Tanino
(c) Takashi Orikawa

La scène ressemble à une petite boîte divisée en deux compartiments, dont l’agencement restitue, avec une méticulosité de miniaturiste, les intérieurs de deux « familles » voisines. A gauche, un groupe de pêcheurs, hâbleurs et ripailleurs. A droite, une grand-mère sénile, dont s’occupent avec plus ou moins d’abnégation son fils dévoué et sa petite-fille adolescente. Une cloison fine sépare ces deux microcosmes. Mitoyennes, ces deux alvéoles confinées partagent plus qu’il n’y paraît : un sens paisible de l’adversité, qu’incarne leur manière commune de laisser s’écouler le temps, sans discontinuité autre que la préparation des repas et de la vaisselle. Tanino installe sur scène la litanie des jours ordinaires, leur torpeur silencieuse, qui semble convenir à tout le monde. On est pourtant d’abord maintenu à distance de ce quotidien, à la fois intime et sociologique, des personnages : est-ce l’hyper-réalisme de la mise en scène, qui déclenche un étrange effet-vitrine, nous transformant en spectateur-entomologistes malgré nous ? Le jeu des comédiens – déférence extrême, esclaffades caricaturales – conjugué au cadrage nécessairement ras du tatamis, composent un ensemble scénique par endroit quelque peu trop conforme à une certaine image mentale japonaise. Progressivement, d’infimes variations adviennent : la lumière change d’intensité, certains personnages s’affirment, d’autres s’adoucissent, quelques liens se créent, avec l’évanescence d’un tempura dansant dans l’huile, d’une fraîcheur que Barthes qualifiait d’aussi fragile que vivante, celle des transformations silencieuses. L’émotion naît de l’humilité avec laquelle ces solitudes semblent ne rien chercher, ne rien combattre. Notre regard se déplace vers ce qui n’apparaît pas. On préfère n’y voir aucune morale de conte contemporain : à peine y a-t-on aperçu une autre consistance du temps, s’écoulant comme un élément liquide – et c’est au bord de l’eau que se tient cette Forteresse du sourire.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mariane de Douhet

La guerre vue du ciel

Un Jean de La Fontaine sans morale catapulté en Israël fait s’entretenir trois oiseaux sur une affaire aussi terrible que, on l’imagine, violemment ordinaire : le meurtre, par la police aux frontières israéliennes, à bout portant, d’un jeune palestinien autiste en 2020 à Jérusalem. Au nom du ciel est
23 janvier 2026

Pedro y el lobo

C’est un incontournable des jeunes oreilles, une mélodie qui réveille immédiatement des souvenirs d’enfance (les après-midis de pluie dans le préau), de sonorités immédiatement converties en animaux (ah ! la clarinette ou le son diablement espiègle du chat), d’instruments aux noms mystérieux (basson, cors). Pierre et le loup, créé en 1936
22 janvier 2026

Un clown passe

Bien sûr, il a son nez rouge et ses chaussures démesurées, sa démarche foutraque et immédiatement sympathique, laquelle déclenche un tonitruant rire ventral, rabelaisien, chez la jeune spectatrice qui nous accompagne. Karabistouille n’a même pas encore ouvert la bouche, déplaçant sa silhouette pataude et ahurie, accompagné de son attelage –
4 janvier 2026

Jeannot dans l’algeco

Je me dirigeais vers un musée méconnu : le Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne, situé rue Cabanis. S’y tenait le vernissage d’une nouvelle exposition autour de l’intrigante œuvre -« joyau »- d’art brut (ainsi est-elle présentée) du « Plancher de Jeannot ». L’hôpital psychiatrique le plus mythique de
18 octobre 2025

Jeux célestes

Ils flottent dans le ciel, pleins d’une grâce ondulante face à la mer, parfois chutent brutalement avant d’effectuer de soudaines ascensions : les cerfs-volants sont à l’honneur, à Dieppe, le long du littoral, pour la 25e édition du Festival International de Cerfs-Volants. L’ADN du festival de Dieppe, c’est la création
19 septembre 2025