7 novembre 2021

QQCH comme ça

Grammaire des mammifères
William Pellier | Jacques Vincey
(c) Christophe Raynaud de Lage

On aurait dit qu’au commencement était le verbe, conjugué ou pas, celui de William, l’auteur, le grammairien, en somme, puisque c’est d’une grammaire qu’il s’agit, et ce n’est pas rien, une grammaire. Sans elle le langage s’effondre, ça ne tient pas du tout debout, ou alors si, ça tient, mais il y a toujours un doute et ce doute inexpugnable est vraiment enquiquinant. Mais c’est trop dire, ou pas assez, cette histoire de grammaire, c’est comme les mammifères, comment les résumer, vraiment ? On ne tentera pas. Alors on aurait dit une histoire de souffle, de muscles, de QQCH d’organique. De QQCH d’organique donc de QQN, peut-être, que l’on appellerait protagoniste, c’est-à-dire un mammifère d’une certaine sorte, pas tout à fait toi ni moi, mais lui ou elle sur une scène, pas un héros mais un point d’observation, que l’on scrute, immobiles, nous, de notre côté, c’est-à-dire de l’autre côté, obscur, tandis que eux s’agitent là-bas, sous la lumière, dans la grammaire. Et finalement, à bien y réfléchir, si, peut-être que c’est toi ou moi et pas seulement lui ou elle, là-bas, ce protagoniste qui s’active, avataré par huit syntagmes – comprenez comédiens et iennes, jeunes mais pas nécessairement tourangeaux –, huit Olympiens portant des prénoms comme Alexandra, Hugo ou Cécile, habités par la grammaire et par d’autres QQCH très beaux. Ou plutôt huit corps, plus ou moins habillés, c’est selon, on verra beaucoup de sous-vêtements parce qu’il faut bien aller à l’essentiel, disons huit machines de nerfs et d’os, des os qu’il conviendra bientôt d’identifier, nommer, peindre. Des os appartenant à des prénoms comme Garance, Marie ou Tamara. C’est assurément drôle de les voir, tous, ainsi, on rit dans les interstices de l’absurde, ils ont le génie d’eux-mêmes, avec ou sans facilités burlesques. On aurait dit qu’une lettre envoyée par Novarina aux acteurs aura été digérée, respirée et poumonnée, mais tout aussi bien des mots ou un texte à trous (d’air) venus d’ailleurs ou de quelqu’un d’autre, des protagonistes eux-mêmes, du fond de leurs corps ou de leur conscience que l’on apprendra peut-être à creuser un jour – afin de comprendre si chez Nans ou Romain, même combat grammatical ?

Après tout cela on aurait dit qu’il fallait bien que ça exulte : et ça exulte. Car Jacques, porteur sur la scène, celui qui n’est pas fataliste mais grammairien joyeux – comme William – a bien compris que la réalité n’invente rien c’est lui qui fait tout, dixit d’ailleurs Tarkos chez P.O.L., tout de même, c’est QQCH. Alors sous nos yeux situés de l’autre côté se construit un jeu de plateau, de société, de rôle. On aurait dit un exercice de style méta mais c’est aussi bien plus, c’est une petite fièvre sacrée en guise d’ode à la scène, aux acteurs, aux acteurs sur la scène. Il y a des Jean-Truc, des Jean-Machin, des Jean-Bidule mais pas de Jean-Foutre, ou plutôt une seule fois, deux d’entre eux dans un caisson, des Jean-qui-S’aiment (sont toujours un peu les mêmes) cachés des regards mais pas des oreilles. Le langage déborde mais contrairement à la Loire en crue en 1907 ça charrie un limon festif, qui vient gicler de notre côté à nous, tout cela a l’air très seksuel mais une fois de plus c’est cette histoire de corps, de mots-corps qui crée la confusion, parce que la grammaire est d’abord une affaire de politique. Mais oui, c’est dit, c’est lâché, la politique est de sortie car c’est ce qui reste quand on a tout oublié et elle vient toujours se rappeler à nous. Affaire de vivre ensemble. C’est QQCH qu’on pourrait vite qualifier de loi de la jungle – la créative scénographie feuillue en témoigne –, d’où le côté mammifère, CQFD. On aurait dit que toute cette jubilation, bien que dans le langage, n’avait pas de nom, parce que située dans l’épuisement du langage, mais même anonyme elle remue, elle provoque un remuement. On se sent un peu protagoniste, finalement, d’ailleurs en fin de grammaire l’une d’entre nous abandonnera, pour un temps, l’autre côté, pour rejoindre le cercle de parole octosyntagmatique, parce que tout cela, ce QQCH de pas vraiment définissable par le dictionnaire, était d’abord une question d’intimité partagée. De représentation de soi de toi de moi, et même de représentation tout court, de présentation finalement, voilà, autant dire pour aller droit au but : de présent. Ici, maintenant, le langage fait et défait le monde qu’il crée lui-même : il advient du théâtre, en somme.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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