25 novembre 2021

Regarder devant la vitre, derrière la vitre, et puis la vitre elle-même

La Disparition du paysage
Jean-Philippe Toussaint | Aurélien Bory
(c) Aglae Bory

Malevitch l’avait déjà montré : l’art, le beau, ça n’est rien de plus qu’un carré noir sur fond blanc. Du spectacle d’Aurélien Bory, on retiendra surtout les modulations hypnotiques de son carré blanc sur fond noir. Sur la scène spectrale des Bouffes du Nord, un écran aux dimensions variables étire ses lignes, s’agrandit, se rétracte, évolue en rectangle. Il est rétro-éclairé avec plus ou moins d’intensité, prend parfois des nuances de ciel, se trouble. Cette forme à angles droits est vraisemblablement une vitre séparant le dehors du dedans. Parle-t-on encore de fenêtre lorsqu’elle semble n’ouvrir sur aucun paysage ? Devant, un homme immobile raconte ses derniers instants : victime d’un attentat, sa mémoire troublée, il restitue ses dernières sensations avant déflagration. Depuis sa chambre d’Ostende, où l’environnement est réduit au néant, il se livre à l’observation minutieuse de ce qui l’entoure. Face à lui s’élèvent des travaux qui vont, progressivement, venir opacifier cette fenêtre déjà condamnée. D’une voix grave, Podalydès incarne cet homme sans qualité, vêtu d’un imperméable, déroulant le monologue d’un être en suspens. Un fauteuil roulant l’accompagne.

Sans doute le souvenir traumatisé est-il aussi obsessionnel ; hélas. Le texte de Toussaint contient tous les poncifs de l’écriture d’un réel en décomposition : l’inventaire des microphénomènes à portée de main (gouttes d’eau qui font ploc, état du téléphone, lignes de la main), dont le recensement obsédant entend manifester la désubjectivation du sujet, sa dévoration par le trauma, proportionnelle à l’attention donnée à la qualité du papier peint (par exemple). La politesse voudrait que, lorsqu’on n’a rien à dire, on n’en fasse pas le récit, plutôt que de se livrer à l’analyse clinique, dans une veine Minuit, de tout ce qui se trouve sur sa table de nuit. Reste une scénographie intéressante, grâce à la dilatation du rectangle, à de très beaux effets de lumières qui suggèrent des visions d’outre-mort. Où se trouve exactement ce protagoniste ? Peut-être déjà mort, peut-être dans ses derniers instants. Si dans le détail, le texte ennuie, on finit à la longue par épouser l’état de torpeur éberluée du narrateur, la scénographie inquiétante, diminuant la lumière au fur et à mesure, produisant une vision convaincante de ce que pourrait être la dernière image avant de mourir – un carré qui rétrécit, CQFD.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 18/05/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mariane de Douhet

Pate patouille

« Mais !!!! Ce sont des enfants sur scène !!!! » Explosif étonnement sonore de mon assistante critique et d’un de ses copains, qui n’en reviennent pas de l’irruption de leurs semblables sur le grand plateau nu du Centquatre. Ce qui frappe, à bien y regarder, ce n’est pas tant que dix
1 mai 2026

Dunkerquiser le cirque

FANFARE (Experience) ÉLECTRIQUE fait au cirque ce que Dunkerque fait au carnaval : répandre, dans les formes établies, une énergie poiscailleuse et burlesque, franc-tireuse et braillarde, lacérant tous les numéros classiques du cirque (trapèze, monocycle, diabolo etc.) d’une bosse grosse dose d’unheimliche. C’est beau, bizarre et extrêmement joyeux. La troupe
25 mars 2026

L’évanescence des cailloux

Spectacle-haiku, inspiré d’un conte des frères Grimm, 3 plumes repose sur une épure : du vide, des plumes, des tentatives. Un petit garçon, Marcello, à la présence lunaire et silencieuse tente de retrouver ses chaussures qui se sont fait la malle ; de traverser un ruisseau, sur des cailloux en
4 mars 2026

Oliver Twerk

Entre l’expressionnisme tendre de Charlie Chaplin et les grimaces au grand angle de Caro et Jeunet, il y a un univers commun, burlesque, noir et humain qu’il me tarde de faire découvrir à mon assistante critique de 5 ans. Intuition que cette mise en scène très broadway d’Oliver Twist, ambiance
3 mars 2026

Démonstration de misosophie

Voici un spectacle qui déteste la pensée, qui s’en moque, qui alimente exactement ce qu’il prétend dénoncer : soit le mépris (par les médias, télé en tête) d’une parole réfléchie, complexe, « philosophique », qui prend le temps de son développement. Une philosophe contemporaine – incarnée ce soir-là par Emmanuelle Béart, jouant
4 février 2026