5 décembre 2021

When I Am Laid in Sand

Didon et Enée
Henry Purcell | Nahum Tate (livret) | Atsuki Sakaï (direction) | Emmanuelle Haïm (direction) | Franck Chartier (Peeping Tom)
(c) Frederic Iovino

Chef d’oeuvre de la musique baroque et opéra anglais inaugural, « Didon et Enée » a été abondamment utilisé au théâtre pour la passacaglia finale de la mort de la reine. La compagnie Peeping Tom s’en empare pour sa première mise en scène opératique avec une reconfiguration explosive de la dramaturgie et une grande inventivité plastique.

« Didon et Enée » est un opéra de l’épure, que ce soit son livret à la trame frugale ou sa musique plutôt minimaliste. Insuffisante matière pour une adaptation contemporaine chorégraphique et théâtralisée, que Franck Chartier a voulu densifier en superposant un nouvel enjeu narratif : l’héroïne n’est pas tant la reine de Carthage que Didi (Eurudike De Beul), une riche quinquagénaire dépressive qui vit enfermée dans ses luxueuses boiseries et ses parures bourgeoises de l’Angleterre stuartienne. Au-dessus de son lit trône l’immense portrait du défunt mari (copie du « Monsieur Bertin » d’Ingres), symbole d’une oppression dont Didi porte encore les stigmates. Circulant entre les chambre intime (à coucher) et sociale (parlementaire et chorale) qui découpent l’espace scénique en deux parties verticales, elle est obsédée par Purcell et se dédouble en Didon, projetant son échec amoureux dans le récit mythologique inspiré par Virgile. A ce premier niveau de projection s’en greffe un second, puisqu’au sein même de la trame purcellienne les rôles sont fusionnés : Didon (Marie-Claude Chappuis) est aussi la magicienne et Belinda la servante incarne la seconde sorcière, ourdissant leurs propres destructions. Et à cette complexification dramaturgique s’adjoint sa contrepartie musicale : la partition d’origine s’entrelace avec les compositions contemporaines d’Atsuhi Sakaï qui assure alternativement la direction d’orchestre avec Emmanuelle Haïm tout en intégrant lui-même le plateau au violoncelle, dont les angoissantes dissonances et les descentes chromatiques préfigurent le tragique final.

Comme toujours dans les créations de Peeping Tom, la réalité se débride peu à peu et finit par se déliter totalement, comme si les différentes couches dimensionnelles enchâssées les unes dans les autres débordaient et témoignaient d’un bug matriciel : à Enée qui demande un thé noir, on apporte un T noir, pour finalement lui verser une vraie boisson chaude coulant de longues minutes dans sa tasse pleine ; le moindre mouvement anodin des serviteurs de Didon donne lieu à un contorsionnement mû par une force aveugle ; du sable s’infiltre par des orifices du décor, pour l’envahir totalement. Si l’on retrouve le sens affûté du décalage visuel et de l’incongruité humoristique de Franck Chartier, son immense créativité plastique atteint par moments ce seuil limite des effets autotéliques. Cette saturation des sens au profit des éléments les plus plastiques de la mise en scène détourne l’attention musicale, résultant, jusque dans l’acmé du « When I Am Laid in Earth », en une certaine abdication émotionnelle. Ce que l’on perd en simplicité d’émoi pur, on le retrouve en jubilation esthétique : le retour d’Enée, nu et couvert de sang, portant son enfant mort, ouvre une ultime séquence chorégraphique d’une confondante beauté. Au final Peeping Tom réussit le pari d’une promiscuité fragile entre l’univocité poignante de l’opéra de Purcell et son détournement ludique, macabre et polymorphe.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025