31 mars 2022

Ce que peuvent les couilles

La Grande Remontée
Pau Simon
DR

Une paire de couilles s’avance sur scène. Avec l’affaissement moelleux qui caractérise cette zone anatomique, elles rampent, se contorsionnent, leur couleur chair se détache onctueusement d’une pénombre rosée. Quelque part entre les deux masses molles (et sans que l’on sache qu(o)i (dé)pend de qu(o)i) surgit la silhouette mi-humaine mi-raton laveur de la chorégraphe et performeuse Pau Simon, parsemée de touffes de poils oranges, légèrement moustachée, dont la mine alerte et les mouvements vifs évoquent le tanuki : de ce petit rongeur proche du blaireau, figure de la mythologie japonaise dotée de testicules hypertrophiées, capables entre autres, de rouler des moshi ou de pêcher, Pau Simon a repris les couilles surdimensionnées et les multiples potentialités transformistes pour composer, avec un symbolisme délicat, « La Grande Remontée ». Spectacle ouaté à la texture enveloppante où sont interrogés la normativité masculine (le tanuki étant aussi la vision « d’un manspreading halluciné » – on cite l’artiste) et, plus largement, les possibles en matière de métamorphose de soi.

Né d’une recherche pluridisciplinaire, le spectacle évoque, sur un mode à la fois documentaire et intimiste, dans une ambiance de cabaret chuchoté, la remontée testiculaire que pratiquent certains hommes pour se « contracepter » – maintenir les spermatozoïdes au chaud, « remontés » à l’intérieur du corps, les rendant, comme chacun sait, impropres à la procréation. De ce titre, l’artiste dit aussi qu’il renvoie aux évolutions de son propre féminisme, et c’est en effet un spectacle dépourvu (revenu ?) de tout agressivité androphobe auquel on assiste, choisissant de s’intéresser à l’avant-garde d’hommes sinon déconstruits, du moins contraceptés, pour pointer en négatif la passivité des autres. C’est une approche oblique que choisit Pau Simon pour ce solo de chrysalides en chrysalides, où les voix et les corps se désaccordent – une cantatrice queer chante « vade retro spermato », une silhouette aux couilles élastiques se fait la voix d’échanges collectés sur un forum de porteurs d’anneaux contraceptifs – tel un carnaval d’apparitions aux propos non conformes (à ce que l’on pourrait supposer qu’ils sont). « La Grande Remontée » introduit gracieusement l’humour dans ces questionnements trop souvent recouverts par l’unique esprit de sérieux. On apprendra aussi que le twerk peut empêcher les spermatozoïdes de se nicher dans l’ovule, et c’est toute la force de ce spectacle que d’associer la contraception à la légèreté d’un bootyshake.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

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