9 juillet 2022

Festival Ça se passe à Kin : chimie congolaise

David Merour Lars Noren | Fiston Mwanza | Yasmina Khadra | Albertine Itela | David Merour | Israel Tshipamba

On ne savait pas que Nietzsche était congolais. Ni qu’il avait saisi, en un aphorisme qu’on croirait inventé par et pour Kinshasa, la pulsion alchimique de la ville et de son bouillonnant théâtre – le Tarmac des auteurs : « Il faut avoir beaucoup de chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse. »

Avoue, Friedrich, que c’est dans les bas-fonds d’une ruelle kinoise qu’il t’est venu ce fragment-là, que ce chemin du chaos à l’étoile, c’est celui que tu as parcouru lorsque, imbibé de la confusion fiévreuse et embouteillée d’une journée dans la capitale, tu t’es enfin assis, à la nuit tombée, sur l’une des chaises en plastique du théâtre du Tarmac, pour assister à la délicate naissance d’une forme – un astre théâtral nourri au tourbillon urbain. Le théâtre du Tarmac, situé dans le quartier populaire de Kintambo, à l’angle d’un poteau électrique branlant aux fils emmêlés, est un temple volcanique dédié au spectacle vivant, une leçon de ferveur et de métamorphose, d’invention malgré tout : structure de béton nu ouverte sur l’extérieur, il est un chantier qui se tient fier, joyeusement fédérateur, qui semble avoir poussé avec la nécessité grouillante de ce qui sort du sol ; incubateur théâtral, laboratoire du Verbe, lieu d’incessante création, son temps fort est le festival international Ça se passe à Kin, qui accueillait, pour sa dixième édition cette année, des artistes et des textes en provenance du Canada, de Guyane, du Congo-Brazzaville, de France, de Belgique, etc. Piste de lancement/d’arrivée des auteurs, le Tarmac fait la part belle au texte, aux écritures contemporaines cherchant à dire et à inventer, avec une acuité poétique et/ou politique, le monde et son détail. Une langue, des comédiens, un décor épuré composent la trinité primordiale autour de laquelle se resserrent les spectacles, issus cette année des textes, entre autres, de Fiston Mwanza, Guy Régis Junior, mais aussi de Lars Noren et Yasmina Khadra. Parmi les propositions les plus marquantes, on retiendra cette année « Des barricades de pneus enflammés pour la dent de Lumumba », une création autour de l’ultime relique de Lumumba, père de l’indépendance du Congo libre : sa dent, comme le dérisoire et crucial symbole de son assassinat, mais aussi d’un deuil impossible à faire quand le corps a disparu. Mise en scène polyphonique, à l’image des multiples voix qui se reconnaissent dans l’héritage du leader, comédiens dévorant l’espace de leur énergie, trouvailles visuelles explosives, à l’image de ce système D permanent qui semble moins contraindre que démultiplier l’imagination. On y a entendu la bouleversante lettre d’amour d’un père à sa fille et à sa ville : les mots du charismatique fondateur du festival, Israel Tshipamba, livrant sa passion pour une ville aussi martyre que sacrée, dont le Tarmac, à l’affût des génies dissimulés, condense et fait se croiser les souffles créatifs. Pièce métaphorique d’un pays tout entier, qui fait de l’obstacle un moteur : tandis que le texte n’arrivait pas, ses metteurs en scène ont dû composer avec l’accident, écrire et réécrire le palimpseste dans un grand geste collectif. Dans un registre plus intérieur, la proposition « Le Fleuve dans le ventre » mettait en scène les émouvants poèmes – « Solitudes » – de Fiston Mwanza, leur lyrisme charnel incarné avec un jeu tout en nuances par la comédienne Ornella Mamba ; sa présence nerveuse, à la fois tenue et au seuil de l’abandon, portait cette langue animiste adressée au Congo, à ses morts, à son fleuve. Quant au spectacle « L’objet des évènements », il marquait les consciences : son performeur, le petit-fils de colons belges, proposait des extraits – parmi les heures de films tournés avec un ambigu génie de la mise en scène par sa grand-mère, alors vivant à Kinshasa, accueillant le roi Baudouin – procédant à un reenactment cathartique, réalisant une performance d’exorcisme dans laquelle l’artiste interroge son tribut colonial et le poids de l’héritage familial. Incandescendant, Ça se passe à Kin – c’est-à-dire dans le théâtre et dans la rue, sous les ampoules-lucioles, bières et brochettes en main, dans les échanges qui frémissent dès la sortie des spectacles qu’on interrompt seulement pour, au son des premières notes de rumba ou de naija pop, danser jusqu’au chaos –, chemin inverse, et ainsi de suite.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

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