26 janvier 2022

Cris de pythies, chuchotement de sorcières

Sonoma
La Veronal | Marcos Morau
(c) Anna Fabrega

« Sonoma » : néologisme forgé à partir du grec soma (corps) et du latin sonum (son). Quel est ce son du corps, est-il à voir ou à entendre ? Après sa dystopie futuriste sur les robots, c’est sur le passé espagnol, catholique et buñuelien, que La Veronal revient, déployant la même précision cadencée au service de tableaux malaisants. Elles sont dix interprètes sur scène, exclusivement des femmes à l’identité incertaine, des religieuses, des folles, des vierges, des mères, des pleureuses, des silhouettes presque militaires, engoncées dans des costumes traditionnels, subissant le poids d’un folklore qu’elles semblent accomplir et conjurer par le même geste. Une musique polyphonique, mélange de chants traditionnels, de chuchotements de captives et de cris ancestraux, ajoutent aux danseuses des voix inconnues, celles des aïeules et des filles à venir. « Sonoma » subjugue, par son rythme effréné, sa précision expressionniste, la technique de ses interprètes, capables de faire virevolter le poids de costumes/costumes, pulvérisant leurs camisoles symboliques et vestimentaires par de sublimes démembrements.

Ces silhouettes anonymes nous troublent, car elles condensent, par la puissance de leur geste, l’endurance de leur ballet, la souveraineté d’être libres et le mécanisme d’individus fanatisés, ventriloques de discours évangéliques. Cette ambiguïté nerveuse s’observe dans le tableau inaugural, où accroupies et alanguies autour d’une croix vidée de son crucifié, des Marie et des Pénélope pleurent et attendent jusqu’à ce que la corde enserrant la croix matérialise le lien des femmes entres elles – nous n’avons plus besoin de Jésus, peut-être, murmurent-elles. A travers ce fil, un courant électrique leur donnant un air de poupées frénétiques ; unies, ces batteuses de tambours deviennent les matrices de futures révolutions – leurs danses, autant de répétition d’un Grand Soir. Sans répit, dans l’urgence d’un bouillonnement rituel dont on ne connait l’issue, des images buñueliennes – une vieillarde macrocéphale, un homme sans tête au tronc démesurément grand – traversent « Sonoma » comme des figures complices et hostiles, devant lesquelles la légion des femmes est en route.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

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