17 mars 2022

Des poings dans les mots

mauvaise
debbie tucker green | Gisèle Joly (trad.) | Sarah Vermande (trad.) | Sophie Magnaud (trad.) | Sébastien Derrey
© Christophe Raynaud de Lage

Avec minimalisme et sobriété, la mise en scène de « mauvaise » par Sébastien Derrey s’empare du thème de l’inceste, et du silence qui lui colle à la peau. L’occasion de découvrir l’écriture puissamment incisive de debbie tucker green, dramaturge britannique encore trop peu connue dans l’hexagone. 

Elle est inquiétante cette sobriété affichée avant même le début de la pièce. Une chaise au centre du plateau, une comptine religieuse fredonnée gaiement dans le noir de la salle. Et bientôt, l’homme à l’allure sympathique qui prend place sur la chaise vide, et qui ne cessera d’emplir la pièce de son silence assourdissant. L’homme, le père de famille, un monsieur-tout-le-monde sous la face duquel se cache un agresseur, mais dont on ne saura rien de plus. Sacrifiant toute parole psychologisante pour y préférer le trouble d’un mutisme glacé, Sébastien Derrey tisse un rapport aussi fidèle que possible à un texte qui, s’il ne mâche pas ses mots, fait de ses silences une force dramaturgique saisissante.

Il est si tranquille, ce petit père de famille, si sûr de lui, presque attirant dans la bonhomie de son sourire. Il sait peut-être que même à l’heure où l’on confronte les bourreaux, les victimes ne sont pas écoutées. Il sait sûrement qu’il n’aura pas besoin d’ouvrir la bouche pour que sa famille s’entredéchire sous ses yeux, et que c’est Fille, celle qui l’accuse d’inceste et qui demande des comptes au reste de la maisonnée, qui va se heurter au déni, aux insultes, aux trahisons. 

On perçoit très vite la logique implacable de cette série de confrontations familiales, toutes plus éprouvantes les unes que les autres. Cette limpidité structurelle est toutefois sauvée par une tension constante entre l’indicible du langage et sa rythmicité. Pas besoin d’en arriver aux poings, pas besoin d’aller jusqu’au bout des phrases pour que les mots assénés comme des uppercuts atteignent leur cible. Avec une écoute et une justesse énergisantes, les acteurs se mitraillent de mots et laissent poindre toute la complexité de ce qui se joue dans ces liens du sang, sans manichéisme ni martyrisation. Par l’attention portée au public, ils déconfinent le tabou qui enferme l’inceste au seuil de la maison. La majorité silencieuse ainsi dessillée est toute ouïe.

I/O n°117

IO n°117

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