1 octobre 2022

Insaisissable dissolution

Die Sorglosschlafenden, die Frischaufgeblühten
Friedrich Hölderlin | Christoph Marthaler
(c) Horn

Goethe, Hölderlin et les romantiques allemands l’avaient bien compris, la musique est le lieu de l’affrontement et de la réconciliation entre l’esprit et la matière. Plus encore, dans la grammaire théâtro-musicale déphasée de « Die Sorglosschlafenden, die Frischaufgeblühten », c’est le pont branlant entre l’être et le néant.

Les « sans-souci », les « tout-juste-éclos » du titre de la dernière création de Christoph Marthaler sont à prendre au premier degré tout autant que dans une sorte d’antonymie ironique qualifiant ces personnages condamnés à un déphasage éternel. Pour démonstration de cette incertitude, dans un coin de la scène trône une pile de violons et d’instruments fracassés, fragments réduits à l’état de morceaux de bois, de rebuts d’un atelier de lutherie. Ici même se joue ce « devenir dans le périssable », vision hölderlinienne qui charpente et qui hante le spectacle, celle du « caractère parfaitement originel, perpétuellement créateur, de tout langage authentiquement tragique, l’avènement de l’élément individuel à partir de l’élément infini et l’avènement de l’infini-fini ou de l’éternel individuel à partir des deux ; la saisie, la vivification, non pas de ce qui est devenu insaisissable, funeste, mais de ce qu’il y a d’insaisissable, de funeste dans la dissolution, voire dans la lutte de la mort, par l’harmonique, le saisissable, le vivant. »

Cette dissolution inconcevable, c’est peut-être la force primordiale qui saisit les protagonistes et les défait en boucles gestuelles, pulsions, mouvements absurdes de têtes plongées dans des étuis à cors. Entre eux, aucune communication n’est possible, et les interactions sont vouées à échouer dans des impasses monadiques, figées dans un espace-temps pas très éloigné de celui d’un hangar grisâtre dans Berlin-Est des années soixante-dix. Rien ne peut y être achevé, ni la parole – discours philosophique saccadé, comme bégayant en lui-même – ni la musique – mélodies brutalement interrompues (ah ! les « Variations Goldberg » fauchées en plein vol !). Même le lyrisme schubertien du lied « An die Musik », l’appel au Kunst enchanteur (« Du holde Kunst, in wieviel grauen Stunden / Wo mich des Lebens wilder Kreis umstrickt ») n’est pas un sortilège suffisant pour prévenir le dérèglement du monde et des corps : les meubles s’écroulent, les interprètes s’entravent dans d’impossibles et burlesques postures.

Une sorte de résistance, pourtant, semble traverser le désastre du réel dont l’état limbique fait écho à la vision à la fois utopiste et nihiliste d’Hölderlin, écartelé dans sa synthèse poétique entre la grandeur et la ruine de la civilisation gréco-romaine, mâtinée d’une foi fébrile dans l’interrègne chrétien : la lumière à venir a besoin d’ombre pour se révéler dans toute sa gloire. Sommes-nous condamnés à n’être que des « profanes de la joie » ? C’est peut-être la sécularité naïve de ces « tout-juste-éclos » qui est aussi leur salut et qui dessangle la tristesse de l’effondrement. Certes, « les larmes sont ici » et la folie d’Hölderlin est inéluctable – et sans doute avec elle la folie du monde – mais en attendant la mort il n’est pas impossible de contrecarrer la mélancolie. On peut se moquer gentiment de l’auto-apitoiement existentiel du poète. Surtout, on peut continuer à croire que la musique peut jaillir d’un instrument sans cordes.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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