8 avril 2022

Douce transe

La Tendresse
Alice Zeniter | Julie Berès | Julie Guez | Kevin Keiss
DR

Avec « La Tendresse », Julie Berès ébranle de nouveau les stéréotypes de genre, dans une partition co-écrite avec Alice Zeniter, Kevin Keiss et Lisa Guèz, à partir des témoignages de jeunes hommes interrogés sur leur rapport à la virilité.

Cette pièce chorale est incarnée par sept comédiens (Junior Bosila, Natan Bouzy, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner et Mohamed Seddiki) qui rivalisent de talent et d’énergie aux côtés de Naso Fariborzi, danseuse et interprète qui irradiait déjà le plateau de « Désobéir ». Dans ce précédent spectacle, la transgression s’imposait comme une voie d’émancipation féminine, tandis que la tendresse est convoquée, à rebours, comme le moyen d’échapper aux archétypes de la virilité et à ses injonctions contradictoires. Ce spectacle raconte dans la rage, les rires et les larmes, la difficulté d’être « un homme mon fils », et les répercussions intimes de récentes remises en question, qui désaxent les certitudes du patriarcat.

Ce qui frappe avant tout, c’est la générosité des interprètes, qui s’affirme dans un « rentre dedans » explosif et sans relâche. Difficile de résister. « La Tendresse » désarme au contraire. Ce sentiment culmine au moment où les acteurs viennent éprouver leurs techniques de drague auprès des spectatrices. On les voit venir avec leurs formules ridicules et leurs postures de cabotins, mais on se laisse volontiers attendrir par ces garçons qui rient d’eux-mêmes et de leurs limites. Tout y passe : la guerre, le porno, la violence, le racisme, l’homophobie et la misogynie jubilatoire du rap. ça crie, ça rit, ça se bat, ça danse, ça tombe et se relève. Et on se lève aussi, galvanisés. Mais qu’applaudit-on exactement ? Le néo-féminisme assumé de ces jeunes hommes, ou leur discours désabusé face au délitement de leurs privilèges ? Comment renoncer au pouvoir sans y perdre et se perdre ?

Ce débat un peu flouté est balayé par l’efficacité de la mise en scène. Plutôt que de s’apitoyer sur le sort des hommes ou de les accabler, « La Tendresse » éprouve d’autres formes d’émancipation : celles de la bienveillance, la douceur et la joie. Le renoncement au pouvoir ne serait pas une dépossession, mais le meilleur moyen de se libérer des imprécations d’une hétérosexualité normative et pesante. Vous bandiez ? Et bien dansez maintenant !

Florence Filippi

Florence Filippi

Florence Filippi est maîtresse de conférences en Etudes théâtrales à l'Université de Rouen.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Florence Filippi

Chair fraîche

Avec « Flesh », la compagnie belge Still Life poursuit l’expérience d’un théâtre sans paroles, articulé en quatre saynètes pour quatre interprètes – Muriel Legrand, Sophie Linsmaux, Aurelio Mergola et Jonas Wertz – qui embarquent le spectateur dans l’énergie de leurs silences. Dans la pure tradition des lazzi, la pièce nous plonge
15 juillet 2022

Via Injabulo

Spécialiste du pantsula, danse urbaine des townships d’Afrique du Sud, la compagnie Via Katlehong a invité les deux chorégraphes Marco da Silva Ferreira et Amala Dianor à imaginer deux pièces de trente minutes : « Form Informs » et « Emaphakathini ». Les huit danseurs au plateau nous emportent dans leurs séquences saccadées, riches d’influences
12 juillet 2022

Danser maintenant

Un plateau nu, une salle trop grande, trop vide. Comme toutes les créations du moment, le spectacle se joue sans public, ou presque, et les danseurs doivent se livrer au non-sens d’une performance sans témoins. Cette absence résonne de façon d’autant plus absurde pour cette pièce de Christian et François
19 janvier 2021

DañsFabrik, festival de Brest

Temps fort du calendrier culturel brestois, le festival DañsFabrik s’est déployé cette année du 2 au 7 mars dans les principaux espaces culturels de la ville, donnant la part belle à la scène performative belge et au dialogue entre la danse et les arts plastiques. D’apparence composite, la programmation de
10 mars 2020

Une mouche qui pique

Quatre ans après leur magnifique version de « Vingt Mille Lieues sous les mers » pour la Comédie-Française, Christian Hecq et Valérie Lesort proposent une relecture burlesque de la nouvelle de George Langelaan (1957). Un spectacle irrésistiblement drôle et dérangeant, qui renoue avec la tradition du Grand Guignol. À rebours de l’adaptation
17 janvier 2020