11 juillet 2022

Homo humilis

Phoenix
Noémie Goudal | Alona Pardo
Noémie Goudal. Image extraite de la vidéo « Below the Deep South », 2021. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Les filles du calvaire.

Dans la chapelle, l’atmosphère est tropicale, humide et étouffante. Les yeux s’accoutument à la pénombre pour identifier des feuilles et des palmiers, des lambeaux de forêt, jusqu’à distinguer au loin un lent incendie – dans l’ancienne abside, sous le regard placide de Dieu, la jungle brûle. « Phoenix », la dernière exposition de Noémie Goudal, a une nouvelle fois trait aux éléments, l’eau et l’air, la terre, le feu.

Passionnée de paléoclimatologie, la photographe plasticienne nous convie à une réflexion anthropologique et écologique sur notre place dans la nature, notre perception du monde. L’étude du passé de la Terre, son climat et sa géologie, c’est la boule de cristal de l’avenir. Phénix : « Oiseau fabuleux, qui vivait plusieurs siècles, se brûlait lui-même sur un bûcher et renaissait de ses cendres. (Le mythe a pour origine le culte du héron cendré, adoré par les Égyptiens pour sa présence au retour de la crue du Nil) », dixit le Larousse. Mythe, cycle de la création, catastrophe et éternité : un vaste programme, baroque en perspective. Projeté sur un très grand panneau, le spectacle de la forêt en feu n’est qu’une illusion qui se consume sous nos yeux. Les arbres brûlent, le papier brûle – tout le décor en trompe-l’œil. Et ça continue sans fin, on continue de tout brûler, aux quatre coins de la toile planétaire. Jusqu’à ce que les papiers tombent et mettent à nu la vérité, les châssis de la pièce à machines. Et des oiseaux de feu s’abattent, comme une nouvelle plaie d’Égypte, sous les chants ironiques et les sifflements de la bande-son. Entre présent brûlant et futur, la mise en abyme laisse entrevoir l’Apocalypse. L’Apocalypse, c’est la révélation de notre bêtise anthropocentriste, qui fige la nature dans des cartes et des cadres arbitraires. Le monde est pourtant une branloire pérenne, tout bouge, les eaux et les continents, comme le met en scène l’installation « Inhale Exhale », qui construit et déconstruit avec humour un faux décor naturel – au fond, il n’y a que nous, les humains, de coincés entre les grilles de l’expo, nos paradigmes et nos frontières. Pour Noémie Goudal, les rythmes et les mouvements à l’échelle de la Terre signalent notre insignifiance vertigineuse. Ils invitent à l’humilité.

Retournons donc au commencement – au seuil de la chapelle. Phoenix, c’est aussi le nom de Phoenix atlantica, une variété de palmiers d’Amérique latine et d’Afrique de l’Ouest – indice que, jadis, les deux continents n’en formaient qu’un, Atlantica. La série « Phoenix » représente des tirages à hauteur d’arbre. Mais attention : un arbre peut en cacher un autre. Les installations très grand format – paysages disloqués et mouvants, fabriqués artisanalement avec des bandes de papier imprimé – sont photographiées de nuit devant les palmiers réels. La nature lacérée, débitée par l’homme devient un patchwork décoratif, un motif de papier peint. Sur certains, il vire au puzzle, au labyrinthe infernal. Une nouvelle façon de dénoncer la mainmise artificielle de l’homme sur la nature ? De signifier l’incomplétude de l’art sans la nature protéiforme ? Ce qui est sûr, c’est que Noémie Goudal l’inspirée nous invite à admirer, le souffle coupé par la beauté et l’effroi, le sublime du spectacle qui nous dépasse – la respiration profonde du monde, avant notre expiration.

Johanna Pernot

Johanna Pernot

Johanna Pernot est professeure agrégée de lettres modernes.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Johanna Pernot

L’écorce des souvenirs

L’eau comme métaphore du temps qui s’écoule, c’est un topos aussi usé que la robe d’Héraclite. On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, et Raphaëlle Piera en a bien conscience, elle qui a découvert dans l’album familial les photos de ses vacances d’antan sur le canal
14 juillet 2025

On te voit

Au sein d’un prix Découverte 2025 particulièrement relevé, plusieurs artistes se sont attachés à rendre visible l’invisible, de l’expérience de l’ayahuasca (Musuk Nolte) aux radiations d’une centrale nucléaire en Slovaquie (Zuzana Pustaiova). C’est également le projet de la Cairote Heba Khalifa, qui tente de révéler le trauma de son enfance,
9 juillet 2025

Amour, deuil et beauté

Comment représenter l’absence et le vide ? Comment rendre l’invisible visible ? Dans les caves arlésiennes où les murs suintent l’humidité et l’angoisse, l’atmosphère est morbide. On est bien chez Sophie Calle. Rien de neuf, à première vue. L’artiste investit l’espace des Cryptoportiques pour recycler d’anciens projets : ceux dédiés
13 juillet 2024

Utopie

Dans son « Voyage au centre de la Terre », Jules Verne imagine une expédition scientifique vers l’Islande, à la recherche d’un cratère qui mène en son centre. Au cours de l’aventure souterraine pendant laquelle elle s’égare, l’équipe manque mourir de faim et de soif. Dans « Voyage au centre », Cristina de Middel s’approprie
7 juillet 2024

Le Crépuscule des lieux

« Eveningside » : le soir, c’est la lisière entre le jour et la nuit. L’exposition de Gregory Crewdson, qui s’ouvre sur la série Fireflies (1996) – des éclats de lucioles capturés dans la campagne – oscille entre les deux. L’obscurité et la lumière, l’intime et le social, le recueillement
5 août 2023