15 février 2022

La septième fonction du langage

Le Périmètre de Denver
Vimala Pons
DR

Après le sublime « Grande », la nouvelle création de Vimala Pons continue de décliner des formes hybridées entre cirque et théâtre, autour d’une pseudo enquête policière : « Le Périmètre de Denver » s’avère une exploration sémiologique et poétique hors normes.

On connaît, depuis la figure narrative tutélaire de l’ « Oedipe-Roi » de Sophocle, passé à la moulinette freudienne, les liens étroits qu’entretient le genre policier avec la psychanalyse et la philosophie : qu’est-ce donc que la recherche de la vérité – à commencer par sa propre vérité à soi – si ce n’est une énigme à résoudre ? Une partie de la littérature policière, déjà défendue par Chesterton en 1901 et par Sartre cinquante ans plus tard, a su d’ailleurs se dégager du simple jeu rhétorique d’induction et de déduction pour se glisser dans les méandres des questionnements sociopolitiques, témoignant d’une puissance toute réflexive rejouant à l’envi des variations sur la faute et la culpabilité.

Le fait-divers théorique proposé ici (la mort d’un homme dans un hôtel de thalassothérapie et les interrogatoires qui s’en suivent) est à bien des égards la version postmoderne d’une enquête qui n’a que faire de sa propre résolution ou, plutôt, dont celle-ci demeure l’accessoire passage vers une dimension poétique et non discursive. Si son prétexte se situe à mi-chemin entre le « Rashomon » de Kurosowa et une partie de Cluedo, « Le Périmètre de Denver » délaisse vite la rationalité et l’efficacité propres au genre policier pour suivre une voie nettement plus ludique, dans un espace-temps tout à fait cadré scénographiquement (le fil narratif est sous-tendu par des horloges numériques et une voix off transitionnant les séquences) bien que déconnecté du réel.

Car l’enquête proposée est avant tout un leurre sémiologique qui interroge moins la connivence entre le signe et le sens que l’impact décloisonné de l’un et de l’autre : c’est à cet endroit que le théâtre d’objets circassien de Vimala Pons est le plus fort, tant il parvient à créer une forme paradoxale qui est à la fois parfaitement ancrée dans son époque – satirique, déconstructive et gender fluid – et singulièrement hors sol. Cette absence d’univocité du regard, en dépit du caractère volontiers ultra répétitif de la dramaturgie dont l’effet de surprise s’étiole malheureusement au fur et à mesure, est la conséquence de l’absence de toute herméneutique venant surplomber la lecture du spectacle. En somme, il ne reste qu’à se laisser guider ou non, selon son état psychique du moment, par l’énergie débordante et polysémique de Vimala Pons qui échappe à toute tentative d’enfermement.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025