8 juillet 2022

Lost in translation

En transit
Amir Reza Koohestani | Keyvan Sarreshteh

Que reste-t-il de la délicatesse timide qui nous avait séduits dans l’œuvre du metteur en scène iranien ? La distance polie ou sévère qui tenait avec élégance ses personnages au plateau dans « Timeloss » ou « Summerless » ont marqué la mémoire sensible des spectateurs. Mais le temps et les moyens semblent avoir eu raison de la fragilité qui rendait son propos vif et émouvant, à la lisière des sentiments et de la politique, à cet endroit ténu où le théâtre permet de s’exprimer entre les lignes. 

De ces failles restent les récits, les histoires qui se mêlent dans les voix des femmes. Elles représentent sur scène le genre humain et glissent d’un personnage à l’autre sans distinction d’époque, de langue ni de sexe. Nous voilà donc bloqués à l’aéroport, en transit, cet espace suspendu entre les mondes géographiques, sans passeport ni égards, sans même un horizon auquel s’accrocher. Amir Reza Koohestani choisit de nouer sa dramaturgie autour du roman d’Anna Seghers, qui donne le titre au spectacle, et de sa propre expérience dans un aéroport en 2018.

On pourra s’interroger sur la pertinence de la mise en regard de ces Européens qui, en 1940, cherchent à fuir l’Europe depuis Marseille et de ce metteur en scène iranien coincé à Munich sans pouvoir suivre son spectacle au Chili, contraint de retrouver son lit à Téhéran la veille du réveillon. Bien sûr, la salle d’attente, cet espace de non-droit où les peurs se cristallisent, et l’espoir, maigre, d’obtenir son visa lient les deux temporalités, mais l’écart des enjeux est abyssal ; certains jouent leur vie, d’autres, un rendez-vous professionnel. Tout en étant conscient de ce parallèle osé – il le précise bien dans sa note d’intention –, difficile de ne pas grincer des dents, le terrain d’observation est miné.

La scénographie cherche à illustrer le poids de ce non-lieu, tout est lourd, étouffant, mis en boîtes, neutre et administratif. L’œil des caméras, espion et témoin, augmente le regard du public et projette en gros plan les visages des protagonistes marqués par l’attente, la crainte ou la froideur. Tout ce dispositif est certes signifiant mais exacerbe inutilement le propos. À force de tout surligner, que reste-t-il à imaginer ? Le théâtre joue aussi dans les interstices et les silences, il est toujours souhaitable que le spectateur trouve un peu de place, une respiration, mais Koohestani impose ses histoires comme un maître d’école et nous laisse somnolents au dernier rang.

Les rouages retors du système et la toute-puissance des agents aux frontières relèveraient de la farce si le sort de chacun n’était pas si tragique : l’absurdité humaine adossée à la loi est un outil diablement efficace pour rompre le cou des plus optimistes. Devant le montage kafkaïen de la demande de visa, les hommes se retrouvent devant un choix ontologique à double sens : partir et/ou mourir, que ce soit pour tenter une nouvelle vie au Brésil ou pour subir les guerres de son pays natal, le voyage est une zone de conflit à haut risque. Les quatre comédiennes tentent courageusement de porter la partition mais semblent subir, parfois douloureusement, ces changements de langues et de registre, leur chœur désaccordé nous laisse à distance, le théâtre s’enfuit, lui aussi, par le premier bateau.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Marie Sorbier

Bashar Murkus, le mal de père

Décidément, le festival d’Avignon 2025 a le mal de père. Et c’est le metteur en scène palestinien Bashar Murkus, directeur du théâtre de Haifa, programmé seulement trois fois en fin d’édition, qui met à jour, avec son spectacle « Yes Daddy », un fil cohérent de cette édition. A l’heure où le
25 juillet 2025

Marthaler prend de la hauteur

Soudain, six Suisses en tenues traditionnelles sont dans un chalet. Un monte-charge s’ouvre régulièrement pour apporter La Joconde ou des biscottes, tandis qu’un néon lynchéen grésille sous les poutres. Comme toujours chez le metteur en scène suisse-allemand, tout pourrait se résumer à une devinette pour laquelle l’auditoire attend, un sourire
15 juillet 2025

Ali Charhour, un écrin puissant pour les voix des femmes

Trois femmes puissantes. Ça sonne comme un titre de livre à succès, mais le spectacle que propose le chorégraphe libanais n’a rien du page-turner. Les projecteurs braqués sur le public éblouissent alors que tous les spectateurs cherchent encore leur place ; les yeux cramés par trop de lumière, il sera
8 juillet 2025

Tout simplement Brel

Peut-on danser sur les chansons de Brel ? Petits bijoux d’écriture, ces paroles, pensées pour être interprétées plein de sueur et de conviction, ont une place de choix dans le panthéon des amateurs de chanson à texte. Récits condensés d’images percutantes, ces courts-circuits efficaces s’inscrivent, par cœur, dans la mémoire collective
8 juillet 2025

« Les Incrédules » peinent à nous faire croire aux miracles

C’était pourtant un sujet alléchant. Que le théâtre s’empare du mystère des miracles et interroge ceux qui y croient – et ceux qui n’y croient pas – est une matière à spectacle qui promet. Le miracle, par essence indicible, serait-il plus tangible sur un plateau ? Pour le faire advenir, Samuel
7 juillet 2025