10 octobre 2022

On m’a vu dans le Vercors, sauter…

En travers de sa gorge
Marc Lainé
© Christophe Raynaud de Lage

Inventer une histoire qui soit “à la hauteur“ d’une disparition. Voilà ce que Marianne Leidgens commande à la scénariste Léa, suite à la chute mystérieuse de son mari Lucas dans les crevasses du Vercors. Voilà surtout ce que Marc Lainé, metteur en scène, scénographe et écrivain d’un “thriller fantastique“ au vrai sens du terme, réussit théâtralement.

Par-delà ses échos fassbinderiens, “En travers de sa gorge“ sonne finalement comme une “Grande Magie“ à l’envers. Si dans la pièce d’Eduardo de Filippo, l’amant-magicien promettait à un mari cocu et désespéré une petite boîte contenant illusoirement son épouse, ici c’est un “artiste médiumnique“ (Medhi) qui offre à Marianne (même si rien n’est jamais moins sûr) une voix d’accès corporelle aux paroles post-mortem de Lucas. Afficher un théâtre de genre (une « pièce fantastique » ici) fait toujours craindre que la scène emprunte une grammaire usitée qui empêche l’épanouissement d’un dispositif singulier. Il n’en est rien ici, car Marc Lainé n’est pas de ceux qui considèrent le fantastique comme un genre en soi avec sa palette de motifs obligés (le fantôme, la vision surnaturelle, bien qu’il en soit beaucoup question dans “En travers de sa gorge“) mais avant tout comme une torsion toujours incodable de la réalité. Non pas pour faire frémir celle-ci mais pour l’augmenter, la stratifier, et placer alors la représentation à la hauteur des âmes. Comme nous le souffle Todorov, une œuvre fantastique est d’abord celle qui ne choisit pas entre les “lois naturelles“ et la signification d’un “événement en apparence surnaturel.“ 

C’est sans doute pourquoi le théâtre-cinéma, dispositif qui écarte l’image, représentation hésitante par essence, est un genre au grand potentiel fantastique que Marc Lainé emploie personnellement et assez radicalement. Car chez lui, l’écran n’est pas une lucarne annexe qui vient happer le regard et palier l’insuffisance de l’image présente. Dans “En travers de sa gorge“, l’image filmée ne dévoile rien de plus que ce qui est déjà là. Elle renie même avec humilité sa prétention cinématographique. Loin de creuser le visible, le film avoue sans cesse qu’il l’aplanit, qu’il est du côté du trucage (avec le soutien de toiles peintes montagnardes, de ventilateurs et de chalets miniatures), qu’il surcadre le réel sans trop s’abimer dans ses gorges. Et pourtant, le dispositif théâtral parvient toujours à nous faire entrevoir ce “travers“ de la réalité où les chimères des un.e.s et des autres ne sont pas hiérarchisées mais entremêlées, à “ouvrir un passage vers d’autres mondes, fictionnels et imaginaires“ comme l’entend Marc Lainé. Et ce parce qu’il creuse un écart puissant entre l’hyper-visualité des choses représentées (aussi bien théâtralement que filmiquement) et la zone spectrale qui semble flotter constamment entre scène et écran. En d’autres termes, ce qui se joue théâtralement pourrait n’être qu’un drame bourgeois et ce qui montré par l’image pourrait ressembler à une série efficace, si la confrontation permanente entre les médiums ne venait dissoudre leurs réalités respectives et nous faire accéder à une cavité inconnue et imperceptible, à faire cogner notre regard contre la gorge. 

Car si Marc Lainé fait preuve d’audace dramaturgique, c’est parce qu’il ne joue pas les « vaillants spéléologues » (cf. Robbe-Grillet) en construisant son drame comme une enquête à ambition résolutive. Mais surtout parce que, contrairement aux œuvres postmodernes précoces (comme celles de Pirandello) qui voulaient préserver l’irrésolution des êtres par une succession de vérités relatives, “En travers de sa gorge“ est cousue en trois chapitres qui sont moins des conjectures isolées sur la chute de Lucas que des régimes progressifs de représentation (“un drame psychologique“, “un thriller fantastique“, “une nuit américaine“) qui font revenir et qui densifient son fantôme. Autant de focales qui nous font accéder au réel indivisible d’un être qui semble bien plus présent, en tout cas pour son épouse, depuis qu’il est absence. Le spectre de Lucas (alias Bertand Belin) existe constamment au croisement des circonstances possibles qui ont pu précipiter sa chute (une lutte d’inspiration lettriste contre le monde tel qu’il est, un enfant manquant, une crise masculine discrètement suggérée mais qui n’échappe pas à ce drame très contemporain…), la représentation ne cessant jamais d’être à la hauteur de son mystère. A la hauteur aussi des autres énigmes qui l’entourent, en particulier celle de Marianne qui commande le film pour des motifs on ne peut plus indécidables (donner forme à l’absence et faire disparaître à son tour le disparu ?). Ainsi, “En travers de sa gorge“ est de ces rares œuvres théâtrales qui parviennent à être aussi accessibles qu’abyssales, qui nous laissent éroder leur grand spectacle sans nous empêcher d’engouler la fiction. De ces œuvres qui tiennent, comme dirait Goethe, diablement à la gorge.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

À pied d’œuvre

Deux artistes à pied d’œuvre, comme titrait l’une d’entre elles dans son dernier film : Delphine de Vigan signe sa première œuvre dramatique, Valérie Donzelli sa première mise en scène. Mais pourquoi une cinéaste si inventive adapte-t-elle une pièce si caricaturale sur son propre milieu ? Peut-être pour creuser le
10 juillet 2026

Que sont les fables marxistes devenues ?

« Made in France » reprend la grammaire frénétique de toutes les fictions actuelles du théâtre privé. Plus précisément la recette de celui qui fait grosse recette dans le genre : Alexis Michalik. Histoire déroulée à toute berzingue. Scènes moins longues en bouche qu’un Tic-Tac fruit du dragon. Mise en scène qui gonfle
7 juillet 2026

En écrivant, en lisant

Deux grands spectacles de ce Festival d’Avignon dialoguent étroitement et divergent fondamentalement. Dans Maldoror de Julien Gosselin, épopée sur la contamination littéraire, sur les maîtres masculins de la prose poisseuse, il est dit que le « mal » de l’écriture égale celui de la lecture. Se reliant à des œuvres de blessures
7 juillet 2026

L’écriture désigne ce qui va mourir

Le plateau sera-t-il un simple colporteur de l’érudition sensible de Roland Barthes ? Le théâtre donnera-t-il seulement le « plaisir du cours » ? Nous craignons cela, un temps. En effet, lorsque Vincent Dissez commence par s’adresser à nous comme à des étudiant·e·s, comme à des preneur·euse·s de notes pour une fictive camarade étrangère,
7 juillet 2026

Les démons de l’analogie

Dans le spectacle porté par Marilou Aussilloux et cosigné avec Théo Askolovitch, Marilou et Maria (Schneider) se regardent à travers le temps, comme depuis les deux faces contiguës d’un miroir. La dramaturgie du « comme » permet alors un discours limpide et incontestable sur la réalité systémiquement violentée du métier d’actrice. Mais
7 juillet 2026