6 octobre 2022

Perdre l’équilibre

You’re Safe Til 2024: Deep History
David Finnigan | Reuben Ingall | Annette Mees
You’re Safe Til 2024 (c) Sarah Walker

Un chevalet de conférence, un vidéoprojecteur, un Mac, une pile de sucre s’écoulant d’un entonnoir en guise de métaphore de la croissance démographique, David Finnigan déploie sa conférence-spectacle “You’re Safe Til 2024: Deep History » dans un décor léger. Fin 2019, l’auteur et metteur en scène australien choisit le charme discret de la campagne britannique pour entamer l’écriture de cette pièce.

Son intention est louable : il entend mettre le plateau au service d’une compréhension collective de la réalité de l’aire climatique que nous traversons. « Nous n’allons pas vers une catastrophe, nous sommes en plein dedans. » Avec un père militant climatique et sa propre implication dans les milieux scientifiques de l’University College London à la Nanyang Technological University de Singapore, nul besoin de creuser profondément pour trouver sa matière première. Et pourtant, alors que l’on s’attendait à un travail richement documenté, il a pris le parti d’inscrire son discours dans le pathos, faisant pencher – à lui en faire perdre l’ équilibre – la balance entre appui théorique et expérience personnelle, traditionnelle à ce genre de format.

Dans l’intention, sûrement, de rendre une réalité qui pourrait sembler un peu lointaine au londonien visiteur du Barbican, il nous offre un témoignage poignant, impliqué, des 75 h où il suivait par messages son meilleur ami Reuben, sa femme et ses enfants, piégés par les feux de forêts dans leur ville d’origine, Canberra en Australie. Images prises au smartphone, échanges où l’on se demande si l’on va vivre demain, voir partir en fumée la région qui l’a vu grandir sur une superficie de la taille de l’Angleterre, depuis laquelle il assiste à la catastrophe, impuissant.

Il est corps et larmes dans son sujet – comment ne pourrait-il pas l’être ? Il ne faut pas s’attendre à de la perspective ou du recul. Et de fait, à du style. D’autres artistes se sont pris d’intérêt pour le format conférence-spectacle ou conférence gesticulée avec plus ou moins de succès. Frédéric Ferrer, par exemple, transcende le genre et l’extirpe de sa fonction d’outil de communication, rempli tout en dépassant sa fonction d’éducation populaire. Il invente une écriture à la construction narrative complexe. Élégant, il ne donne jamais l’impression d’ aborder un sujet et laisse cependant avec le doux sentiment d’avoir assez tourné autour d’une vérité pour la voir apparaître. Ces petites formes s’élèvent quand les artistes mettent les spectateurs au travail plutôt que de leur servir une réponse tiède. On reste donc sur notre faim avec ce qui s’apparente ici plus à un émouvant Ted Talk qu’à une œuvre en soi.

Léa Malgouyres

Léa Malgouyres

Assistante de programmation pour le festival de performance londonien Block Universe, Léa Malgouyres a fait un parcours de conseil artistique et de production dans diverses institutions telles que le CENTQUATRE-PARIS, Les Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis ou encore le Centre Pompidou. Elle est co-commissaire de Correspondance Astrale et a signé l'exposition "For now we see through" à Londres en octobre 2021. Par ailleurs, elle est correspondante pour Télérama.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Léa Malgouyres

Photo: Tristram Kenton

Demain est annulé

La sensationnelle première de « We Should Have Never Walked On The Moon », fruit de la collaboration entre Rambert — l’une des plus anciennes compagnies britanniques, fondée en 1926 — et le Ballet national de Marseille sous la direction de (LA)HORDE, a électrisé Londres d’une énergie rare. Cette proposition hors-norme réinvente
6 septembre 2025

Théâtre de ruines

À l’occasion du festival Shubbak, vitrine londonienne des cultures et créations arabes contemporaines, le Southbank Centre présentait « MILK » de la compagnie palestinienne Khashabi Theatre, déjà remarquée au Festival d’Avignon en 2022, année de sa création. Deux ans plus tard, la réception de ce spectacle est transformée par l’intensification dramatique du conflit
27 mai 2025

Minimaliste mais encore

Les rideaux latéraux de la scène sont retirés, révélant les instruments de l’ensemble, installés à jardin et débordant légèrement sur le tapis de danse blanc. Le fond de scène s’éclaire d’un rouge profond. Les interprètes entrent depuis le bord plateau, comme lors d’une répétition. Les musiciens de l’ensemble London Sinfonietta
5 mai 2025

Pastorale aérienne

Le Southbank Centre de Londres inaugurait hier soir « Multitudes », son nouveau festival dédié aux dialogues entre la musique classique orchestrale et d’autres formes artistiques telles que la danse, le cirque, la poésie ou encore les arts visuels. En ouverture, l’emblématique « Daphnis et Chloé » de Ravel, somptueusement interprété par le London
25 avril 2025

Puissance de l’oubli

Le public entre sur un plateau scindé par une découpe de lumière formant un écran de fumée, puis les projecteurs s’élèvent vers le plafond, révélant la grille du Queen Elizabeth Hall du Southbank Centre de Londres. Dans ce simple glissement tient déjà un symbole de la chorégraphe britannique Holly Blakey,
14 avril 2025