2 mai 2022

Secret d’histoire

Julie de Lespinasse
Julie de Lespinasse | Christine Letailleur
© Jean-Louis Fernandez

Il y a quelques années, Christine Letailleur avait gagné le pari du théâtre épistolaire dans son adaptation prenante des « Liaisons dangereuses. » Mais les lettres de Laclos, écrites au plus proche des corps, étaient indéniablement une matière théâtrale. Celles de Julie de Lespinasse n’ont pas la même densité. Car si leur autrice proclame son hostilité aux conversations de salon qui n’engagent pas l’âme et le corps, sa langue n’en demeure pas moins rationnelle, limpide, trop calibrée pour être ouverte par la scène. Malgré sa justesse, Judith Henry n’arrive pas à précéder dans son incarnation les émotions déjà écrites sur la page. Elle ne tord pas assez la lettre et a du mal à s’engager dans la dramaturgie linéaire du déchirement et du crépuscule tissée par Christine Letailleur. La belle inventivité des lumières, bafouée par l’illustratitivé des projections vidéos très poussiéreuses (lâchers de colombes en 2D…), ne suffit pas à hisser ce spectacle au-dessus du secret d’histoire (voix-off narrative à l’appui) qu’il paraît être, possédant pour principal mérite de nous faire découvrir une femme retenue par les livres d’histoire comme la grande amie de d’Alembert. Une sortie d’ombre en somme. Mais nous attendons au théâtre bien autre chose qu’une mise en Lumière.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

À pied d’œuvre

Deux artistes à pied d’œuvre, comme titrait l’une d’entre elles dans son dernier film : Delphine de Vigan signe sa première œuvre dramatique, Valérie Donzelli sa première mise en scène. Mais pourquoi une cinéaste si inventive adapte-t-elle une pièce si caricaturale sur son propre milieu ? Peut-être pour creuser le
10 juillet 2026

Que sont les fables marxistes devenues ?

« Made in France » reprend la grammaire frénétique de toutes les fictions actuelles du théâtre privé. Plus précisément la recette de celui qui fait grosse recette dans le genre : Alexis Michalik. Histoire déroulée à toute berzingue. Scènes moins longues en bouche qu’un Tic-Tac fruit du dragon. Mise en scène qui gonfle
7 juillet 2026

En écrivant, en lisant

Deux grands spectacles de ce Festival d’Avignon dialoguent étroitement et divergent fondamentalement. Dans Maldoror de Julien Gosselin, épopée sur la contamination littéraire, sur les maîtres masculins de la prose poisseuse, il est dit que le « mal » de l’écriture égale celui de la lecture. Se reliant à des œuvres de blessures
7 juillet 2026

L’écriture désigne ce qui va mourir

Le plateau sera-t-il un simple colporteur de l’érudition sensible de Roland Barthes ? Le théâtre donnera-t-il seulement le « plaisir du cours » ? Nous craignons cela, un temps. En effet, lorsque Vincent Dissez commence par s’adresser à nous comme à des étudiant·e·s, comme à des preneur·euse·s de notes pour une fictive camarade étrangère,
7 juillet 2026

Les démons de l’analogie

Dans le spectacle porté par Marilou Aussilloux et cosigné avec Théo Askolovitch, Marilou et Maria (Schneider) se regardent à travers le temps, comme depuis les deux faces contiguës d’un miroir. La dramaturgie du « comme » permet alors un discours limpide et incontestable sur la réalité systémiquement violentée du métier d’actrice. Mais
7 juillet 2026