24 juillet 2023

Attention les yeux

Attention
Arnaud Troalic | CHLOÉ GIRAUD
(c) Frederic Grimaud

Nous sommes cernées, inondés, envahies par les images, au point que regarder des flux serait devenu l’activité la plus chronophage pour une majorité d’êtres humains, derrière le sommeil que certains, comme le PDG de Netlix, Reed Hastings, entend concurrencer – objectif qu’il assume haut et fort. Effaré par cet asservissement aux écrans, le grand spécialiste de l’intelligence artificielle, André Toujours, a organisé en 2019 une conférence intitulée « ATTENTION », terme à comprendre dans ses différents sens, désignant à la fois la mise en garde et le régime perceptif qui est bien mis à mal par la pollution audiovisuelle. Le professeur-expérimentateur reconstitue pour nous cette prise de parole fleuve et controversée, afin de trouver parmi les spectateurs des volontaires pour mettre fin à notre aliénation. Il a en effet conçu un film qui contient l’image salvatrice capable définitivement de nous libérer des flux pixelisés.

Inspiré par l’œuvre du poète Bernard Noël, le spectacle s’amuse à troubler les frontières entre réel et fiction par le prisme d’un équivalent théâtral au documenteur. Travaillant une esthétique steampunk et empruntant des références analogiques pour les confronter à nos chaînes technologiques, Arnaud Troalic nous entraîne avec allant à sa suite dans cette session de rééducation numérique semi-improvisée, pour nous sortir de l’impasse de la passivité. Le théâtre, spectacle vivant, art de la présence, du « réel », où les téléphones sont censés être coupés, nous éloignant du tonneau des Danaïdes sans cesse rempli de pixels, n’est-il pas le lieu propice pour offrir un contrepoint à nos vies virtuelles ?

Si le dispositif au charme nostalgique et l’interprétation malicieuse de ce seul en scène séduisent, reste que ce discours catastrophiste sur les images, les condamnant globalement, demeure relativement simpliste et convenu. Plutôt que l’attention, n’est-ce pas la notion corollaire de « distraction » qu’il s’agirait de mettre en scène, témoignant d’un conflit d’attractions ? La distraction pourrait être paradoxalement le stigmate de nos sociétés et son antidote, renouant avec son étymologie, à savoir « tirer en divers sens »… C’est ce à quoi on songe, distraite peut-être, en regardant « Attention », tandis que la machine s’emballe…

Ysé Sorel

Ysé Sorel

Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Ysé Sorel

Mettre les voiles

Avec « La Grande Marée », nous sommes invité·es à mettre les voiles pour rêver éveillé·es, remonter le cours de nos mythes et mettre en jeu notre esprit d’aventure, embarqué·es par les quatre comédiens qui nous entraînent à leur suite dans leur expédition. Après avoir navigué à la recherche de l’île Utopie
7 décembre 2023

Bertrand de Roffignac, l’impatient ou la mesure de l’excès

Avec Bertrand de Roffignac, tout va vite, très vite, de son débit de paroles à la conception de ses spectacles, moins de dix jours le plus souvent – pas étonnant, alors, qu’il soit programmé en décembre prochain au Festival Impatience, qui met à l’honneur les artistes émergents, car impatient, il
27 octobre 2023

Strength, don’t let yourself be anyone’s – 57e édition du BITEF

« Strength, don’t let yourself be anyone’s », tel est le titre choisi par la nouvelle équipe artistique du BITEF, le festival international des arts de la scène de Belgrade, pour sa 57e édition. Ce vers, tiré d’un poème de la jeune poète serbe Radmila Petrović, opère comme un fil rouge pour
23 octobre 2023

Vie minuscule et destin tragique en Algérie

Il y a des histoires dont on ne voulait pas entendre parler – trop douloureuses, trop sensibles, elles réveillent les souvenirs trop proches d’un passé qui ne passe pas, qui n’est même pas passé. L’histoire de la colonisation de l’Algérie fait partie de celles-ci. Or, comme le rappelle la chercheuse
24 juillet 2023

De l’art zombie

Après avoir assiégé le pavillon allemand avec son exposition et performance « Faust », récompensée par le Lion d’or à la Biennale de Venise en 2017, Anne Imhof a investi et désossé le Palais de Tokyo. On se pressait alors, la semaine dernière, pour voir ses « Natures Mortes » prendre vie. Fusion de
4 novembre 2021