27 octobre 2023

Bertrand de Roffignac, l’impatient ou la mesure de l’excès

Bertrand de Roffignac | Olivier Py
(c)Christophe Raynaud de Lage

Avec Bertrand de Roffignac, tout va vite, très vite, de son débit de paroles à la conception de ses spectacles, moins de dix jours le plus souvent – pas étonnant, alors, qu’il soit programmé en décembre prochain au Festival Impatience, qui met à l’honneur les artistes émergents, car impatient, il l’est. Créant sans attendre, bousculant sans crainte, transformant les contraintes en force, c’est un esprit ardent. Nous nous connaissons depuis un certain temps désormais, réuni·es autour d’une reconnaissance réciproque : nous nous posons des questions similaires ; nos réponses prennent des formes différentes.

Ce qui frappe et me touche chez lui, c’est qu’on ne l’imagine pas faire autre chose que brûler les planches, sa pulsion vitale bat là, sur un plateau, seul espace permettant de déployer toute l’énergie qui l’habite – sans cela, BDR serait-il un bandit fin de race, un escroc sublime, un antihéros à la Genet pour foutre un coup de pied dans l’ordre bien trop rangé qu’on cherche à apposer sur le chaos du monde ? Autant de personnages débordants, dans tous les sens que peut revêtir ce terme, que cette bête de scène affectionne et dont il écrit les rôles, affublés de noms aussi rocambolesques que le sien : Nestor Crévelong, acteur de film de propagande dont l’esprit partage le corps de son tueur sociopathe ; René Obscur, réalisateur en quête d’absolu via le porno ; et, déjà, résonnait dans « Fils de chien » le cri de rage d’un aristo cannibale…

Retrouver BDR, sur scène comme en dehors, c’est toujours ébouriffant. Silhouette hamletienne, dégaine de dandy dégingandée, une colonne vertébrale comme un arc électrique, il a pu montrer toute l’étendue de sa fougue et de son talent dans « Ma jeunesse exaltée », titre qui lui sied aussi bien que les multiples costumes bariolés qu’il endosse durant cette épopée théâtrale d’Olivier Py, sensation du Festival d’Avignon 2022 et qui lui a valu un Prix très mérité comme Révélation Théâtrale du Syndicat de la Critique. Spectacle démesuré (11 h !) pour acteur hors normes, il y campe un Arlequin devenu livreur de pizza qui croise la route d’un poète maudit et ringard ; ensemble, ils décident de faire les malins et de comploter pour renverser les hiérarchies établies qui ne les ont que trop rabaissés, prouvant que la seule rédemption possible est toujours de rire des frasques de l’existence.

De ce compagnonnage avec Olivier Py, BDR a gardé le goût du verbe, de la logorrhée, de l’excès. Surtout, il partage avec son maître l’amour de l’artisanat et un certain romantisme – une foi invincible en l’art qui finit par détonner, tant ces professions de foi sincères, où l’on quête une transcendance dans la matérialité du théâtre, semblent parfois devenues désuètes, presque suspectes à assumer publiquement. Ce n’est pas là le moindre de ses pas de côté. Le jeune acteur et metteur en scène, aussi auteur des textes qu’il porte au plateau, sait bien qu’il ne correspond pas aux attentes de « l’époque », où l’on réduit trop souvent la promotion des œuvres à quelques mots-clefs pour cerner des thématiques allant de l’écologie au féminisme, visant des « publics-cibles ».

BDR, lui, est intempestif, baroque, anachronique, peut-être même décadent. À rebours des esthétiques minimalistes ou cérébrales, il préfère l’outrance pour exhiber son imagination éruptive, quitte à voir ses spectacles taxés de « foutraque ». Ceux-ci ont été présentés au Cirque électrique, dans le 20e arrondissement de Paris, endroit qui leur correspond tant il y a quelque chose de forain dans le langage qu’il élabore au fur à mesure de ses créations, et pas seulement parce qu’on peut y être émerveillée par des acrobates talentueux. On s’y salit, on s’y déguise, on s’y amuse comme des sales gosses (pensons à la scène du bourrage d’urne dans « René Obscur »…), on chasse l’ennui à coups d’effets réglés de façon millimétrée malgré l’apparence bordélique de l’ensemble, et le tout évoque une chimère qui aurait été façonnée aussi bien par Méliès que Cronenberg lors d’une soirée trop arrosée.

On l’a dit : la vélocité de Bertrand de Roffignac n’a d’égale que son ambition, ainsi les choses ne vont pas assez vite pour lui. Car, même si sa compagnie s’intitule « le Théâtre de la Suspension », il pense sans cesse en avant, tambour battant, musique live bourdonnante et l’envie de dévorer le monde en l’affichant perpétuellement comme theatrum mundi. Sa farouche indépendance jusque-là, en partie subie, lui a permis de prendre de vitesse la frustration, d’enchaîner les productions sans attendre les bénédictions des institutions, mais ce blanc-seing est à double tranchant : il aimerait, tout de même, avoir plus de temps, pour explorer, tenter, chercher, rêver peut-être, et surtout rétribuer son équipe passionnée à la mesure de leur engagement. Alors en attendant, réjouissons-nous : cela lui laisse le temps d’aiguiser sa langue, de fourbir ses armes, et de se tenir, le moment venu, prêt à épater ou diviser avec d’autant plus de morgue que son style sera serti par l’expérience. Le public est déjà là, prenant un rendez-vous avec l’avenir pour découvrir ce que nous réservera cet esprit joyeusement délirant et furieusement noir. Comme il est dit à l’orée de « Ma jeunesse exaltée » : « quelque chose vient »… à suivre donc – avec impatience.

« Les Sept colis sans destination de Nestor Crévelong », mise en scène Bertrand de Roffignac, Théâtre de la Suspension. 13-14 décembre 2023 dans le cadre du Festival Impatience au 104, Paris.

« Ma jeunesse exaltée », mise en scène Olivier Py, Théâtre des Amandiers, Nanterre, 11-19 novembre 2023.

Ysé Sorel

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Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

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