3 mars 2023

Danser au bord du gouffre

Black March
Claire Barrabès | Sylvie Orcier

© Vincent Descotils
Poétiser la folie est chose ardue. Claire Barrabès semble emprunter le chemin que prit, il y a quelques années maintenant, Zabou Breitman dans son « Logiquimpertubabledufou », pour nous entraîner aux confins de la folie. Et pourtant Claire Barrabès se fraye, avec le concours bienheureux de Patrick Pineau et de l’énergique troupe de comédiens/danseurs/chanteurs, un chemin qui lui est propre.

Sans jamais juger ni condamner définitivement ces êtres fragilisés auxquels elle a donné vie, l’auteur parvient à nous faire sourire. On éprouverait presque une forme de tendresse pour ces « pas grand-choses » qui s’éteignent loin du regard des hommes. Au moyen d’un dispositif bifrontal, la mise en scène de Sylvie Orcier nous convie à assister au grand bal de ces êtres à la marge qui, « à force de liquide et de danses » se sont retrouvés enfermés dans cet asile. Et pourtant à travers toutes les fêlures de ces êtres, la lumière jaillit. Le graffiti tagué sur un pan de mur de l’hôpital par une mère qui ne sait plus aimer nous le rappelle tout au long de la représentation : « Les belles choses, c’est comme la chiasse, ça se glisse partout, même chez les pas grand-choses ».

Dans ces lieux, la souffrance infuse tous les êtres, soignants comme patients, et si le message politique de l’abandon de l’hôpital est peut-être souligné de manière trop directe, trop évidente, il apparaît clairement que la frontière entre le malade et le soignant est parfois poreuse. En voyant ces êtres se débattre sous les néons blanchâtres de l’hôpital, me reviennent à l’esprit ces mots griffonnés par un patient de Sainte-Anne et conservés dans les archives du centre hospitalier : « Encaissé sans mourir comprimé séquestré, on vit dans cette tombe englouti calfeutré. » Claire Barrabès et Sylvie Orcier tracent les contours d’une porte de sortie. On danse et on chante au bord du gouffre (mention spéciale à la voix chaude et envoûtante de Pablo Elcoq), et si, pour pasticher Baudelaire, notre monde est noir comme de l’encre, les cœurs de ces êtres fêlés sont remplis de rayons qui transpercent les tristes murs de l’hôpital.

Auguste Poulon

Auguste Poulon

Docteur ès lettres et sciences humaines et professeur de lettres classiques en classes préparatoires aux grandes écoles.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Auguste Poulon

À nu

En 2018, Dominique Pitoiset a mis en scène ce texte écrit par Xavier Durringer pour Nadia Fabrizio. En hommage à l’auteur décédé en octobre 2025, le metteur en scène et la comédienne ont choisi de reprendre ce texte sur un plateau désormais quasiment nu. Bianca, avec sa perruque flamboyante et
12 janvier 2026

D’un pinceau délicat l’artifice véritable

Dans un (presque) seul en scène étonnant et fascinant, Marcial Di Fonzo Bo et Davide Carnevali nous entraînent dans une quête familiale et historique sur les traces de ces hommes et de ces femmes que la dictature des colonels qui a régné d’une main de fer sur l’Argentine de 1964
15 décembre 2025

Et la terre se transmet comme la danse

Alors que l’on pensait faire irruption dans un mariage, nous entrons dans une immense salle où des corps fatigués sont étendus autour d’un amas d’oranges au parfum éclatant tandis que d’autres âmes déambulent sur le plateau central, entre les spectateurs que l’on a invités à se déchausser pour pénétrer dans
12 octobre 2025

Sola sub nocte

A l’instar d’Énée qui vint à la rencontre de la terrifiante prophétesse de Cumes en son antre monstrueux, c’est plein de curiosité que nous nous sommes rendu à l’Athénée – Théâtre Louis Jouvet afin de voir le dernier travail de la Compagnie la Tempête qui, sous la bouillonnante baguette de
23 mai 2025

Le Chant du monde

Dans un spectacle intimiste, la comédienne Hatice Özer convie son père Yavuz Özer, musicien et ferronnier, à l’accompagner dans un voyage mémoriel où chaque mot, chaque note attrapent nos âmes. Mahmoud Darwich, le poète de l’exil, écrivait que « le parfum du café moulu est une géographie ». Chez Hatice Özer, c’est
3 avril 2025