27 juillet 2023

L’art de (dé)jouer

On n'est pas là pour disparaître
Mathieu Touzé (adapt.) | Olivia Rosenthal | Mathieu Touzé
Yuming Hey
(c) Christophe Raynaud de Lage

C’est l’histoire d’une dégénérescence. Celle causée par une maladie dont on ne dit ici que la première lettre, la maladie d’A. Celle qui vole le passé et fait douter du présent. Dans cette adaptation scénique par Mathieu Touzé du roman « On n’est pas là pour disparaître » d’Olivia Rosenthal, Monsieur T, atteint d’Alzheimer, poignarde sa femme de cinq coups de couteau dans un accès de démence le 6 juillet 2004. Comme autant de brèches ouvertes qui se font prétexte pour remonter le cours d’une vie qui s’échappe.

Parler, faire surgir un récit à partir de l’événement tragique, et lui tourner autour pour mieux y revenir. Tenter d’élucider l’incompréhensible. Faire le pari d’une subjectivité et d’une humanité encore possibles, pour contrer les ravages de la maladie autant que les discours scientifiques indigestes – que de longues minutes introductives, notamment, s’emploient à manifester. Une opposition qui trouve avec pertinence son équivalent scénique dans ce face-à-face entre l’art du comédien et les entrées dramaturgiques dématérialisées que sont les voix-off et la vidéo. L’enjeu de la mise en scène repose sur l’exacerbation du contraste dramaturgique entre la dégénérescence et l’ancrage, qui culmine dans le jeu de l’acteur, Yuming Hey, véritable pilier narratif d’une vie qui s’écroule, choix de lecture qui se révèle judicieux en ce qu’il matérialise le combat à l’œuvre dans le roman d’Olivia Rosenthal.

Tout se désagrège, se désincarne, comme en témoignent les projections de formes tour à tour humanoïdes, abstraites, se liquéfiant sur ce rideau d’hôpital aseptisé, voire mathématiques, pour figurer une parole médicale de plus en plus angoissante à mesure qu’elle se répand hors des limites de la scène, signe de la maladie qui progresse et répand son venin. Mais, au centre du plateau, Yuming Hey reste. S’accroche. Ne vacille pas. Il se fait le point de source immuable par lequel se déploie ce récit tentaculaire, elliptique, à la labyrinthique polyphonie, comme une approche narrative de cette maladie-pieuvre qu’est Alzheimer. Les pieds vissés au sol, seul le haut du corps du comédien reste mobile, en particulier les bras, aux ombres démultipliées par un occasionnel éclairage en douche, contribuant ainsi à filer la métaphore de la pieuvre.

Les transitions entre chaque rôle passent uniquement par le sensible, par un travail très minutieux du comédien sur les variations de tessitures de voix, de rythmes, de tons. Deci, la parole heurtée, frénétique, déraillée, imprévisible, de Monsieur T ; delà, le timbre doux et céleste de sa femme, ouvrant des interludes propices, par ailleurs, au surgissement de l’émotion, à quoi s’oppose la langue froide des soignants. Une palette vocale aux ruptures amplifiées par les atmosphères lumineuses et musicales, jouées en scène par Rebecca Meyer, sortes de thèmes plastiques et acoustiques propres à chaque personnage. Véritables stimuli sensoriels, la voix, la lumière et la musique permettent de resituer le récit et le point de vue adopté, en nous contraignant à faire d’abord confiance aux signifiants aux dépends des signifiés.

Et pourtant, on s’y perd parfois, on manque le coche. On ne sait plus très bien à quel moment Monsieur T tue sa femme, ni si c’est bien la même, si on part effectivement en Amérique ou si ce voyage reste à l’état de rêve d’une vie. Là se lirait l’excellence du jeu de Yuming Hey, entre extrême précision et instants de latence. Ce serait justement dans ces doutes, ces suspensions, que le comédien nous fait éprouver, dans toute la puissance du réel, ce qu’est la maladie d’Alzheimer. La confusion progressive, l’impossibilité de distinguer et d’adhérer à ce qui advient, avant de retrouver quelques éclairs de lucidité temporaire. Yuming Hey, acteur-caméléon à la virtuosité technique, livre une performance terrienne autant qu’aérienne, là et toujours un peu ailleurs, si millimétrée dans son flottement même, dans sa présence qui dit l’absence.

Hanna Laborde

Hanna Laborde

Journaliste pigiste culturelle (théâtre et danse), à Théâtre(s), La Lettre du spectacle, La Scène, UBU... Diplômée d'un master d’Études théâtrales et d'un master de Lettres modernes.

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