8 juillet 2023

No Spain no gain

Thisispain
Hillel Kogan
© Laetitia Boulud, Eli Katz

On avait découvert le travail d’Hillel Kogan avec l’excellent « We Love Arabs », qui abordait par l’humour noir et les marges impertinentes le conflit israélo-palestinien. On retrouve le chorégraphe et ex-danseur de la Batsheva dans un jubilatoire dialogue avec sa compatriote flamenquiste Mijal Natan.

Il ne faut pas longtemps pour que le mystérieux syntagme du titre ne dévoile son ambiguïté lacanienne, et que du pain au Spain il n’y ait qu’un lapsus à franchir. De même que « We Love Arabs » laissait s’écouler une cascade de stéréotypes pour mieux les déconstruire, c’est par l’inventaire des clichés espagnols que tout commence, de la fiesta à la siesta. L’Espagne, qui n’est plus à une contradiction près, est à la fois ce lieu de beauté et de guerre civile, de colonisation et de spoliation de l’argent des Juifs, le berceau de Picasso qui réunit en un seul homme génie et ordure. Mais aussi un pays rebelle où le macho n’est pas encore annihilé par le gender fluid. En somme : une culture de paradoxes et de points d’exclamation.

Une fois remises à l’heure (laquelle ?) les pendules hispaniques, le caustique Kogan juxtapose, en une série décousue mêlant chorégraphie et prise de parole, tous les clichés du flamenco, du cante profond aux interjections des « olé », du braceo au zapateado. Ou, plutôt, les clichés de la danse contemporaine remisée sur l’autel flamenco, exprimés dans son langage, avec un art du détournement qui est aussi post-théâtral que judicieusement ludique. Mais « Thisispain » n’est pas un spectacle sur l’Espagne, et le taureau planté sur la scène n’est que de bric et de broc : anti-didactique, anti-démonstratif, anti-narratif, le projet de Kogan donne au flamenco le rôle de cellule rythmique fondamentale, comme le repère vital, le battement cardiaque et le cri qui rendent caduque toute tentative de comparer la douleur des uns et des autres. Une séquence en duo, a compas, est symptomatique de cet effet de décalage entre la parole profane et anecdotique et la métrique de l’accompagnement de Natan énonçant les douze temps de la boucle rythmique.

La danse chez Kogan, bien que dédramatisée par l’humour, est davantage qu’un jeu avec le langage : c’est un exorcisme dialogué entre nos dilemmes psychiques et identitaires. La géopolitique n’est jamais loin quand il s’agit d’énumérer – aussi drolatiquement soit-il – la liste des noms de famille séfarades qui seraient en droit de revendiquer la nationalité espagnole… C’est peut-être le patrimoine gitan, dans la généalogie flamenquiste, qui exprime le mieux l’irréductible questionnement de l’identité et du territoire et qui trouve avec le fatum israélien un point de résonance particulièrement fécond. Spectacle irrésolu et vacillant, « Thisispain » réussit, sur le fil, à montrer que la danse est elle aussi une identité et un territoire, un espace-temps dont l’appropriation, jamais complète, n’est pas une colonisation mais une rêverie partagée.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025